Connaissez-vous Ottaviano dei Petrucci, le tout premier imprimeur de partition ?

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi pouvait correspondre ce grand A gravé que l’on trouve sur la page d’accueil d'IMSLP, le fameux site qui met à disposition des musiciens des centaines de partitions libres de droit ?

Connaissez-vous Ottaviano dei Petrucci, le tout premier imprimeur de partition ?
La page de titre d'Harmonice Musices Odhecaton, premier ouvrage imprimé par Petrucci, © AFP / Ann Ronan Picture Library / Photo12 via AFP

Il s’agit du frontispice de Hamonice Musices Odhecaton (cent chansons de musique harmonique), la toute première partition polyphonique imprimée qui vit le monde en 1501 grâce au talent d’un éditeur, Ottaviano dei Petrucci. Représentant un tournant dans l’histoire de la musique, le site l’International Music Score Library a choisi l'imprimeur comme figure tutélaire en se nommant également Petrucci Music Library.

Ascension d'un imprimeur

Petrucci naît à Fossombrone, près de Pesaro, en 1466, et fait probablement son apprentissage à Urbino. Il part s’installer à Venise aux environs de 1490 pour y devenir imprimeur. En 1498, il sollicite auprès du Doge un privilège exclusif pour vingt ans qu’il obtient. Concrètement cela signifie qu’il est le seul à pouvoir publier de la musique vocale ainsi que des tablatures de luth et d’orgue. Entre 1501 et 1509 ce sont les grandes années de son atelier : s’il n’est pas le tout premier à essayer adapter le principe de l’impression à la musique, il en perfectionne les outils techniques ce qui lui permet de publier des livres de musique de qualité en un assez grand nombre d’exemplaires. 

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Au cours de cette période, il publie trois volumes de chansons (dont le fameux Odhecaton), 16 livres de messes, 5 de motets, 11 anthologies de Frottole (un ancêtre du Madrigal mais le plus souvent à une seule voix) et 6 livres de musique pour le luth. Parmi les musiciens qu’il édite on trouve notamment Josquin Desprez, Pierre de la Rue, Alexandre Agricola, Gaspar van Weerbeke, Jean Mouton ou encore Antoine de Févin.

Détrôné par Andrea Antico

En 1509 il doit fuir l’arrivée de Louis XI qui envahit Venise dans le cadre de la Ligue de Cambrai. Il rentre à Fossombrone pour y reprendre son métier d’imprimeur, obtenant en 1513 du Pape, dont dépend la région, le droit d’être le seul à imprimer de la musique. Mais il perd ce privilège au profit de son rival Andrea Antico en 1516. 

Ce dernier s’est formé à l’atelier de Petrucci avant de s’installer à Rome vers 1510 où il s’approprie les techniques de son ancien collaborateur et où il imprime les toutes premières partitions pour orgue. Antico reviendra ensuite s’installer à Venise reprenant l’imprimerie de Petrucci et s’imposant comme l’un des plus importants éditeurs de musique de cette époque.

Décidément les temps sont troublés, Petrucci est forcé d’abandonner Fossombrone lorsque les troupes du Papes prennent la ville en 1516. On perd sa trace pendant une dizaine d’année où l’on pense qu’il s’est sans doute occupé de produire du papier. Il réapparaît en 1536 à Venise où il y imprime des textes grecs et latins. Il meurt probablement en 1538 quelques semaines après la publication de son dernier livre.

Une révolution technique

Revenons en arrière : avant l’imprimerie, la musique dont on garde des traces est écrite à la main, principalement par des moines. C'est beau mais c'est long et coûteux. Les quelques recueils de musique profane manuscrite étaient quant à eux réservés aux plus riches. Cependant les partitions manuscrites ne vont pas disparaître avec l’apparition de l’imprimerie musicale, on en trouve encore au XVIIIe siècle. 

Le Codex Squarcialupi, magnifiquement illustré, a été fait à Florence entre 1410 et 1415. Il s’agit d’une anthologie de nombreux compositeurs où l’on trouve tous les grands maîtres de l’Ars Nova italien
Le Codex Squarcialupi, magnifiquement illustré, a été fait à Florence entre 1410 et 1415. Il s’agit d’une anthologie de nombreux compositeurs où l’on trouve tous les grands maîtres de l’Ars Nova italien, © AFP / Leemage via AFP

En 1450, Gutenberg invente un système de fabrication de caractères en métal interchangeables, au lieu du bois utilisé jusqu'alors, et il améliore la presse à bras ce qui permettra l'essor de l’imprimerie. En 1501, Petrucci se sert pour la première fois de caractères mobiles en bois puis en métal pour imprimer de la musique. Il a besoin de trois étapes : d’abord ce sont les lignes de portées puis le texte et les clés et pour finir les notes. Ce processus est long mais permet d’obtenir de bons résultats, lisibles et propres, sans trace de superposition. Il commence par éditer des petits formats avant d’adopter l’in-quarto, plus grand et donc plus adapté à la lecture.

À partir de 1528, avec l’invention de caractères mobiles plus perfectionnés, il n’y a plus besoin de trois étapes mais d’une seule. Par la suite la gravure deviendra le procédé le plus courant pour imprimer des partitions. 

Hamonice Musices Odhecaton

"Ma bouche rit", chanson de Johannes Ockeghem publiée dans l'Odhecaton
"Ma bouche rit", chanson de Johannes Ockeghem publiée dans l'Odhecaton, © AFP / Leemage via AFP

Le tout premier livre de musique polyphonique à voir le jour est donc l’Odhecaton qui contient 96 chansons profanes, la plupart pour trois ou quatre voix et en français. L’anthologie rassemble notamment des compositions d’Ockeghem et de Josquin Desprez ainsi qu’un certain nombre de pièces anonymes. Le succès du livre est tel qu’il sera réimprimé à de nombreuses reprises.

Les différentes voix ne sont pas écrites sur quatre portées mais les unes après les autres comme cela se faisait, souvent sur deux grandes pages côte à côte pour que tous les musiciens puissent lire ensemble. Le texte n’est pas placé sous les notes mais au début de la portée ou bien il n’apparaît pas du tout, laissant penser que ces pièces pouvaient aussi bien être chantées que jouées par des instruments.

Le choix des musiciens par Petrucci et le succès de l'Odhecaton contribuèrent à diffuser voire à imposer la musique Franco-Flamande dans toute l’Europe. De là vient son importance dans l'histoire de la musique.