Comment photographier la musique ? Interview avec Christian Rose, photographe musical depuis 1965

De Miles Davis à Leonard Bernstein, en passant par Hendrix, Led Zeppelin, Bob Marley, Carlos Santana, et Pierre Boulez, difficile de trouver un artiste que Christian Rose n’a pas photographié... Une rencontre avec celui qui photographie la musique et ses artistes.

Comment photographier la musique ? Interview avec Christian Rose, photographe musical depuis 1965
Christian Rose, © Gwen Duchatel

Au premier abord, la photographie et la musique peuvent sembler incompatible, figer visuellement un moment de créativité sonore. Mais la photo et la musique sont en vérité intrinsèquement liées, l’une source d’inspiration pour l’autre, permettant de saisir l’insaisissable, et d'entrer dans l’intimité de l'artiste.

Count Basie - 1980
Count Basie - 1980, © Christian Rose

Né en 1946 à Paris,  Christian Rose  se lance dès ses 19 ans dans la photographie de la musique en live pour plusieurs publications telles que Jazz Magazine. D’abord passionné par la musique, il se perfectionne dans l’art de la photographie lors de ses études. Depuis, ses photos ont orné d’innombrables disques de rock et de jazz, et même illustré les pages de grandes publications telles que Le Monde, Libération, L’Express, Le Nouvel Observateur, MUZIQ, et surtout l'International Herald Tribune. 

Bien qu’il ait une complicité avec un nombre à envier d’artistes de jazz, Christian Rose n’est pas seulement photographe de jazz : « Quand on parle de moi, on dit ‘Christian Rose : photographe de jazz’, mais en fin de compte j’ai fait autant de photos de rock, de musique africaine, de reggae, de musique du Brésil (pays que j’adore), et même de musique contemporaine et de classique pendant quelques années. Je ne suis pas uniquement photographe de jazz. Pour moi c’est la musique en général qui compte. Alors un peu moins le classique car je dois reconnaître que cela me touche moins, mais cela ne m’empêche jamais de faire mon métier ! »

Photographier la musique semble être un principe contradictoire, est-ce vraiment le cas ?

« Je ne sais pas si on essaie de photographier la musique mais plutôt de rendre « l’âme », si j’ose dire, du personnage en lui-même, du musicien. Chaque musicien a son tic, et souvent il y a une expression intéressante qui est en relation avec la musique. Mais avant tout je pense que pour faire des photos de musiciens, car ce ne sont pas des photos de musique qu’on fait mais des photos de musiciens, il faut surtout aimer la musique. »

Il faut aimer la musique, mais faut-il la comprendre pour être bon photographe de musique ?

« Je ne suis pas musicien, et je n’ai jamais appris d’un instrument. J’avais un super piano Bechstein à la maison, mais je n’ai jamais voulu apprendre car je ne supportais pas le solfège, et à l’école c’était épouvantable ! Donc du côté technique de la musique je ne m’y connais pas, mais sans aucun doute je la ressens, et j’essaie de la faire ressentir à travers mes images. Il se peut d’ailleurs, même si je me concentre d’abord sur les musiciens, que la musique prenne le dessus et que j’arrête de prendre des photos ! »

Joe Lovano - 22 octobre 1997
Joe Lovano - 22 octobre 1997, © Christian Rose

Vous souvenez-vous de votre première photo publiée ?

« Oui bien sûr, on n’oublie jamais ce genre de chose ! C’était le trio deMartial Solalpour Pariscope. »

Et depuis, vous avez photographié presque tous les grands noms du jazz.

« Presque, mais il m’en manque quand même !John ColtraneetLouis Armstrongpar exemple…j’étais trop jeune lorsque Coltrane est passé à Antibes, et quant à Armstrong, on m’avait dit qu’il y avait une exclusivité sur son concert au Palais des Sports, donc je n’ai pas eu mon accréditation. Mais j’ai un ami également photographe qui a eu des photos de ce même concert…je ne préfère pas savoir comment il a fait ! »

Quand vous prenez un artiste en photo, cherchez-vous à confirmer une certaine image et réputation qui lui est associée ?

« Non. Quand je rencontre un artiste, j’essaie de faire ce que considère être une bonne photo. Je ne cherche pas à savoir quelle est sa psychologie. Mais il est évident que sur scène, on va attendre les gestes et moments mythiques, les images de marque, car les magazines vont nous demander ça à un moment ou un autre.  »

Y a-t-il un genre qui se prête plus qu’un autre à la photo ?    

« C’est évident qu’en rock il se passe beaucoup plus de choses. Les musiciens de jazz sont beaucoup plus statiques, ils ne se roulent pas par terre, ils ne sautent pas en l’air. Les musiciens de chezMotownpar exemple avaient une chorégraphie, donc il y avait beaucoup plus d’éléments visuels. C’est plus difficile de faire des photos de jazzmen, car on se retrouve souvent à faire la même chose, pour ce qui concerne les photos de scène. Je peux vous retrouver une quarantaine de saxophonistes faisant le même geste ! Il est donc nécessaire de trouver autre chose, une attitude, une façon de tenir l’instrument, une lumière… C’est là où notre métier entre en jeu : photographe, c’est un métier, même si aujourd’hui les spectateurs sont tous équipés de smartphones et continuent à faire des photos alors que les photographes sont souvent expulsés après les trois premiers morceaux. »

Quels sont les moments en tant que photographe qui vous ont marqué ? Avez-vous des anecdotes qui vous sont chères ?

« Je me souviendrai toujours d’un concert deFrank Zappaavec les Mothers à Paris en 1978. Zappa avait toujours des mises en scène extravagantes, et ce concert n'était pas une exception. A un moment pendant le concert, Zappa portait un masque. Il arrive au bord de scène, lève légèrement son masque et "vomi" du jus d’orange sur les malheureux tout devant…coup de bol, j’étais juste à côté ! »

Frank Zappa - 6 février 1978
Frank Zappa - 6 février 1978, © Christian Rose

Avez-vous des regrets, des moments qui vous ont échappé ?

« Hélas oui bien sûr, on en a tous des histoires comme ça. Je me souviendrai toujours d’un concert deAnita O’Dayau New Morning. Au moment de la pause, elle vient au bar et à ce moment il y aChet Bakerqui arrive. Ils se mettent à discuter et le temps de sortir mon appareil photo, c’était déjà terminé ! J’ai donc la photo en tête, mais hélas je ne pourrai jamais la montrer ! »

Vous avez suivi les jazzmen au cours de leurs carrières et vous avez donc pu voir le jazz de manière générale évoluer depuis les années 60. Avez-vous constaté un changement particulier ?

« Au départ, il y a beaucoup de jazzmen qui étaient incapable d’écrire ni de lire une partition, ils apprenaient sur le tas. Aujourd’hui, vous avez un grand nombre de musiciens qui sortent des conservatoires qui savent parfaitement lire, écrire, et arranger la musique, et je trouve qu’il n’y a plus l’âme, le swing de cette musique : ils n’ont pas fait l’école de la rue de cette musique, apprendre sur le tas, et cela s’entend. C’est presque devenu académique, une nouvelle musique « classique » du XXe siècle. Mais cela m’est tout à fait personnel. »

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