Cinq leçons musicales de Leonard Bernstein à ne jamais oublier

Chef d'orchestre, compositeur, pianiste…et pédagogue ! Parmi les œuvres légendaires et les enregistrements de référence, il ne faut pas oublier Bernstein le pédagogue, soucieux de transmettre une passion musicale aux futures générations. Voici 5 leçons musicales de Bernstein à ne jamais oublier.

Cinq leçons musicales de Leonard Bernstein à ne jamais oublier
Leonard Bernstein, © Getty / New York Daily News Archive

Alors que nous fêtons le 100e anniversaire de la naissance de Leonard Bernstein, chef d'orchestre légendaire et compositeur mondialement connu, il est également important de se souvenir des leçons de musique qu'il partageait avec son public. Comme présentateur de plus d'une cinquantaine d'émissions télévisées intitulées Young People's Concerts, Bernstein se sert de cette plateforme pour étendre les connaissances musicales et musicologiques de ses auditeurs, et éveiller les jeunes américains à la musique classique. 

En partant de questions très ouvertes comme "Que signifie la musique?" jusqu'aux analyses détaillées d’œuvres de compositeurs aux styles et origines variés, ces conférences-concerts, « très importantes » pour Bernstein, sont pleines d'idées toujours pertinentes aujourd'hui, presque 60 ans plus tard.

Leonard Bernstein, pédagogue
Leonard Bernstein, pédagogue, © Getty / CBS Photo Archive

« La musique ne raconte jamais quelque chose. La musique est, tout simplement. »

En guise d'ouverture de sa série des Young People's Concerts, Leonard Bernstein pose une question fondamentale : « Que signifie la musique? » Une question qui fascine les compositeurs et les philosophes depuis des siècles... sans réponse décisive. Mais Bernstein s'aventure sans peur à expliquer à son jeune public ce que la musique (et ses compositeurs) cherche à nous faire comprendre.

Peu importe le nombre de fois où l'on vous explique ce que c'est la musique. Oubliez tout. La musique ne raconte jamais quelque chose. La musique est, tout simplement. La musique c'est des notes, de magnifiques notes et des sons mélangés de manière à nous évoquer un plaisir en les écoutant, et c'est tout.

Même si un compositeur attache un titre, une image ou bien une histoire à son oeuvre, Bernstein nous explique que ces éléments demeurent extra-musicaux et ne font pas partie de la musique. « Une valse de Strauss d'un autre nom est toujours juste une jolie valse », dit-il avec éloquence. Au cœur de son discours, on comprend que la musique ne concerne que les sentiments, elle n'est qu'un moyen de communiquer une émotion : « Nous ne pouvons pas toujours exprimer avec des mots ce que nous ressentons [...] de temps en temps nous ressentons quelque chose de tellement profond et unique que nous n'en avons pas les mots, et c'est là où la musique est merveilleuse, car elle exprime ces sentiments à notre place. »

« Un compositeur doit surtout choisir ses instruments, et les choisir astucieusement. » 

Dans ce numéro des Young People’s Concert, Leonard Bernstein s'attaque à un aspect précis de l'art de la composition : l'orchestration. Il dévoile même un élément particulier de sa propre personnalité musicale, qui nous permet de mieux comprendre Bernstein, compositeur. « Je ne sais pas si vous voyez des couleurs quand vous entendez de la musique, mais c'est le cas pour de nombreuses personnes. Pour moi, c'est le cas. Parmi ces millions de couleurs différentes, le compositeur a donc un choix incroyablement difficile à faire. » 

En nous révélant ce détail intime, Bernstein confirme aux spectateurs du monde entier qu'il était atteint de synesthésie, un phénomène neurologique dans lequel la stimulation d’un sens se traduit par une stimulation secondaire involontaire. Dans le cas de Bernstein, un son musical devient une forme spectrale colorée dans son champ de vue, nommé la chromesthésie.

De nombreux compositeurs sont soupçonnés d'avoir été synesthètes et certains en ont parlé ouvertement, notamment Franz Liszt, Nikolai Rimski-Korsakov, Alexandre Scriabin, Arnold Schoenberg, Duke Ellington, Olivier Messiaen, Jean Sibelius, et György Ligeti. Ces compositeurs se sont servis de cette particularité comme source d'inspiration unique, capables littéralement de voir leur propre musique : ils composaient avec des couleurs.

En décrivant les différentes textures et timbres disponibles lorsqu'un compositeur est en train d'orchestrer, Bernstein fait référence aux « couleurs musicales », référence révélatrice de sa propre manière d'aborder la composition musicale. Même si la majorité de ses spectateurs furent certainement incapables de voir les couleurs musicales comme Bernstein, sa description permet néanmoins de comprendre l'orchestration comme un mélange de couleurs (de tons et de timbres), savamment organisés afin de produire de belles nuances, à l'instar d'un peintre face à un paysage coloré. « La bonne musique, jouée par les bons instruments, bien mélangés, au bon moment. C'est ça l'orchestration. »

« Les modes ont donné aux compositeurs un nouveau son, leur permettant de s'éloigner des tonalités majeures et mineures trop souvent utilisées. »

Ma fille de 14 ans m'a demandé récemment pourquoi une certaine chanson des Beatles sonnait si bizarrement. Elle n'arrivait pas à retrouver les bons accords sur sa guitare. Je lui ai donc expliqué que la chanson est modale, c'est-a-dire qu'elle est construite à partir de ce qu'on appelle un mode [...] Elle m'a dit : "Pourquoi pas en parler dans un Young People's Program? Personne n'a entendu parler des modes!" [...] Donc allons-y !

Sans surprise, le compositeur de West Side Story n'est pas uniquement fasciné par la musique classique. Les Young People's Concerts de Leonard Bernstein ne s'arrêtent pas aux frontières du classique, et révèlent même les racines de nombreuses chansons pop ou rock de l'époque. Lors de son ambitieuse tentative pour expliquer les modes musicaux à des non-musiciens, Bernstein se sert de plusieurs chansons connues afin d'expliquer le principe des modes, notamment Along Comes Mary de The Association (mode dorien), ainsi que la musique afro-cubaine, You Really Got Me de The Kinks, et Norwegian Wood de The Beatles (tous sur le mode mixolydien).

Je ne veux pas que vous pensiez que ce mode ne produit que du jazz et de la pop. On trouve ce mode autant dans les églises que dans les discothèques. Et d'ailleurs, quand notre vieil ami Debussy voulait évoquer l'image d'une cathédrale sortant d'un océan (dans la fameuse oeuvre pour piano intitulée La Cathédrale Engloutie), il s'est servi du même mode mixolydien.

Bernstein nous apprend en toute simplicité que même le monde de la musique pop et rock, souvent critiqué pour son manque de légitimité musicale, partage en réalité un lien fort avec le monde de la musique dite sérieuse. Un lien que Bernstein souhaite absolument surligner. Pour lui, aucune musique n'est meilleure qu'une autre... Toute musique est digne d'être étudiée.

« Il y a autant de faces différentes à la musique américaine qu'il y a dans le peuple américain » 

Les origines de la musique américaine sont difficiles à résumer, même pour Leonard Bernstein. A l'époque, les Etats-Unis sont encore un  pays jeune, fondé il y a deux siècles à peine. Ses origines et influences éclectiques font de la musique américaine un riche mélange. Bernstein partage une vision ouverte et sans frontières de l'héritage musical américain, soucieux de rappeler l'importance d'incorporer la variété et les différences de sa propre culture dans la musique de son pays, notamment les influences du jazz ressenties à travers toute l'Amérique au XXe siècle :

Pensez à tous les genres et toutes les personnalités venant de partout qui ont forgé notre pays. Quand nous pensons à cela, nous pouvons comprendre pourquoi notre propre musique folk est si complexe [...] Finalement, nos compositeurs se nourrissent d'une musique folk, la plus riche en influences au monde, et d'un esprit entièrement américain, que ce soit le jazz, les mélodies de square-dance, les chansons de cowboys, la musique hillbilly, le rock'n'roll, les mambais cubains, les huapangos méxicains, ou les hymnes du Missouri.

Dans un autre Young People's Concert, le 9 avril 1961, Bernstein explore plus profondément le sujet de la musique folk, affirmant qu'elle « est au cœur de toute musique, elle est le début de la musique ». Le regard de Bernstein inclut même la musique latine : « Beaucoup de ma musique exprime une influence latino-américaine, mais en particulier la musique de West Side Story, ce qui est peu surprenant étant donné que l'histoire parle des Portoricains. » 

Alors que le pays traverse une période de forte discrimination raciale et une xénophobie croissante, Leonard Bernstein prêche la tolérance et montre aux nouvelles générations la richesse et la diversité de la culture américaine à travers leur propre musique. « L'Amérique comprend beaucoup plus que seulement les Etats-Unis - l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, et l'Amérique Centrale sont, ou devraient être, un hémisphère uni. »

« Qu'est-ce que les enseignants ont à faire avec la musique ? La réponse : tout » 

Leonard Bernstein a sans doute influencé d'innombrables musiciens et compositeurs. Mais qui a nourri en lui cette passion pour la musique ? Bernstein décide de consacrer l'un des ses derniers Young People's Concerts non à la musique, mais plutôt à ceux qui l'enseignent aux futures générations.

L'enseignement est sans doute le plus noble des métiers au monde - le plus généreux, difficile, et honorable. Il est également le métier le moins apprécié, le plus sous-estimé, mal-payé et sous-évalué au monde. [...] Vous voyez, l'enseignement n'est pas juste une question banale d'apprendre des gammes et des exercices ; un bon enseignant est celui qui peut allumer en vous une étincelle, l'étincelle qui enflammera une passion brûlante pour la musique, ou peu importe ce que vous étudiez.

Bernstein rend hommage à ses propres professeurs, détaille chacune de leur influence pendant  sa jeunesse, notamment Serge Koussevitzky, fondateur du Tanglewood Summer School qui est le premier à donner au jeune Bernstein « un enthousiasme pour la musique ». Parmi ses nombreux professeurs - « je dirais qu'il y en a eu environ 60 ou 70 » - Bernstein remercie deux d'entre eux, en particulier, pour tout ce qu'ils lui ont apporté :  Walter Piston et Fritz Reiner, « mon meilleur professeur vivant, et sans doute le meilleur chef d'orchestre au monde aujourd'hui »