Ce que notre voix révèle de notre personnalité

Notre voix parlée est comme une carte de visite. Au-delà des mots et du langage, elle dit beaucoup de nous : nos expériences passées, notre état présent, et nos désirs.

Ce que notre voix révèle de notre personnalité
., © Getty / .

Dans son Laboratoire de la Voix, à Paris, la phoniatre Elizabeth Fresnel répond chaque jour à des problématiques variées : extinction de voix, fatigue vocale… Si la plupart des consultations sont sollicitées par des orateurs professionnels (comédiens, chanteurs, animateurs…), d’autres font écho à des tensions plus intimes, plus singulières. « Il y a des gens qui viennent me voir parce qu’ils n’aiment pas leur voix, rapporte la phoniatre. Ce qui est un phénomène plutôt récent. » 

Ne pas aimer sa voix s’explique souvent par une fausse perception, un mauvais jugement de son timbre ou de sa hauteur vocale. Il n’empêche qu’un tel désamour peut se révéler handicapant, car notre voix parlée fait partie intégrante de notre identité : c’est avec elle que l’on se présente, formule ses pensées, argumente, séduit… 

« La voix, ça dit beaucoup de choses », annonce le Dr Fresnel... Et pas que des mots ! Voici une liste (non exhaustive) de tout ce que la voix parlée révèle de notre personnalité. 

Au bout du téléphone, il y a votre voix… 

Avec un simple « Bonjour » entendu au bout du téléphone, on peut normalement déterminer le genre de son interlocuteur. Est-ce un homme ou une femme ? La réponse est généralement immédiate, évidente, parce que les voix féminines et masculines se distinguent en termes d’acoustique. La fréquence fondamentale moyenne d’une voix de femme est plus haute que celle d’une voix d’homme. 

Pas de règle sans exception, il existe en Chine un dialecte wu dans lequel voix masculines et féminines émettent à des fréquences fondamentales quasi équivalentes. Ce qui pourrait signifier que la voix genrée résulterait aussi de l’éducation, de facteurs socio-culturels. 

Autre constatation : notre voix évolue en fonction de notre âge et l’on distingue immédiatement une voix d’enfant de celle d’un adulte, quand bien même « une voix - si elle est bien utilisée - vieillit tard », assure le Dr Fresnel, « la voix dure très longtemps, même, contrairement à d’autres parties de notre corps. » Cette agréable constatation faite, il n’est pas étonnant que nombreux penseurs associent la voix à l’âme, et la formule du philosophe Aristote est ainsi restée célèbre : 

« Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l’âme. »

Elizabeth Fresnel note par ailleurs que « La voix véhicule tout un aspect socio-culturel,un niveau d’éducation, et éventuellement une origine à cause des accents ». Car nous nous construisons aussi par mimétisme, par imitation, et adoptons donc volontiers certaines des caractéristiques vocales de notre entourage. Prononciation, mélodie, phrasé et rythme de la parole sont le fruit du mimétisme, comme peut l’être aussi un timbre de voix nasal (s’il n’est pas dû à une caractéristique physiologique). 

Sur ces aspects de notre voix, nous avons donc une forme de pouvoir, de capacité d’action. Et c’est notamment le travail des comédiens que de moduler leur voix. Pour le besoin d’un film, par exemple, ils apprennent à se débarrasser ou à se réapproprier un accent, à imiter ou caricaturer un parler. 

Si nous ne prétendons pas tous à une grande carrière d’acteur, nous imitions au quotidien celles et ceux qui nous entourent, et le plus commun exemple de mimétisme vocal est certainement celui de la parade amoureuse…  Lorsque nous cherchons à séduire, nous nous mettons au diapason avec l’être désiré, en rapprochant notre hauteur et intensité vocale de la sienne. « La voix qui séduit, c’est aussi celle qui subjugue comme la voix charmeuse du conteur au coin du feu : son débit est lent, les voyelles se font plus longues, il effectue des pauses ; sa voix est plutôt grave avec d’amples et lentes variations de la mélodie », détaille Yves Ormezzano dans son ouvrage Le Guide de la Voix, en notant toutefois qu’il n’y a « rien de systématique ! » 

... Et il y a les mots que je ne dirai pas.

« La voix présente sans cesse à l’autre tous les aspects intimes, affectifs et sexuels de notre personnalité » écrit le Dr Yves Ormezzano dans Le Guide de la Voix. Et il faut bien avouer que, à moins d’être orateur professionnel (comédien, chanteur, animateur radio…), notre voix trahit bien souvent, nos pensées, nos sentiments, par le biais des intonations, « les variations de la hauteur tonale de la voix » explique le Dr Fresnel. 

Sur un simple « Allô » ou « Bonjour » prononcé au bout du fil, on peut ainsi deviner l’humeur de notre interlocuteur. Car la voix existe indépendamment du langage, par le biais des onomatopées, des cris, mais aussi du ton que nous donnons à chaque mot.

« Une phrase est toujours colorée par la manière dont la voix la module et dont on prononce : interrogation ou affirmation, simple constatation ou ironie, écrit Yves Ormezzano. Les sentiments sous-jacents modifient ce qu’on dit, consciemment ou non. » Ainsi la colère et le stress s’expriment par exemple à travers une voix plus haute, saccadée, tandis que la mélancolie, la tristesse et l’ennui se prononcent plutôt dans un registre grave, avec un débit lent. 

Ces intentions, ces discours implicites nous distinguent (pour le moment) des voix fabriquées à partir de l’intelligence artificielle. « La voix de synthèse n’a aucune intention. Elle est neutre, en toutes circonstances » explique l'orthophoniste et chercheur en linguistique Joana Revis dans sa conférence TEDx Votre voix, c’est vous, avant de demander à son assistant Siri de répéter une même phrase avec différentes intentions, une mission impossible à remplir pour l’application informatique. 

Lorsque Stanley Kubrick réalise 2001 Odyssée de l’espace en 1965, les voix de synthèse n’existent pas encore et il choisit la voix du comédien Douglas Rain pour doubler son personnage d’ordinateur infernal, HAL 9000. Si les scènes de confrontation entre l’astronaute David Bowman et HAL sont toujours aussi glaçantes, c’est certainement parce que ce dernier est doté d’une voix humaine, une voix qui confère à l’ordinateur une potentielle capacité de libre arbitre, d’émancipation. 

A travers notre voix résonnent aussi nos expériences passées. « L’anxiété peut par exemple transparaître dans la voix, constate le Dr Elizabeth Fresnel. L’état dépressif de quelqu’un, aussi. Tous les jours, dans mon laboratoire, je fais des analyses acoustiques en évaluant les capacités d’intonation d’une personne sur un texte standard. Quelqu’un qui utilise bien sa voix sans pour autant être un professionnel, peut couvrir jusqu’à 60 % de la gamme intonative. Quelqu’un qui est dépressif va avoir une voix très monotone, très peu intonative, il n’utilise que 20% à peine de la gamme. C’est quelqu’un qui n’a plus envie de jouer avec sa voix. »

Tout dysfonctionnement vocal n’est pas pour autant inquiétant et, dans la majorité des cas, il ne s’agit que d’un trouble « purement dysfonctionnel », selon les termes du Dr Fresnel. « La plupart des problèmes vocaux résultent d’un défaut de respiration ou de posture, qui sont les deux piliers sur lesquels s’édifie la voix. » 

« Plus la voix est intonative, plus c’est un critère d’esthétique et de communication », informe Elizabeth Fresnel, mais il n’existe pas pour autant de “bonne” ou “mauvaise” voix. Celles qui, d’ailleurs, nous touchent et nous émeuvent le plus appartiennent souvent aux personnes qui nous sont chères. Ces voix familières, ces voix que l'on garde en souvenir, sont celles qui inspirent depuis toujours poètes et artistes. 

« Il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime ! » Alexandre Dumas fils, La dame aux camélias (1852).

Pour en savoir plus :

Le Laboratoire de la Voix : créé à Paris par le Dr Elizabeth Fresnel, phoniatre.

ABITBOL Jean, Le Pouvoir de la Voix, Robert Laffont (2005) FRESNEL-ELBAZ Elizabeth, La voix. Prendre soin de sa voix, communication, expression, rééducation, Broché (1997)
ORMEZZANO Yves, Le guide de la voix, Odile Jacob (2000)