Bowie et le classique, une histoire d'amour méconnue

On connait David Bowie et son glam-rock expérimental, mais moins les influences classiques qui traversent l'œuvre et l'imagination musicale du chanteur britannique. Il existe pourtant de nombreux liens entre Bowie et la musique classique...

Bowie et le classique, une histoire d'amour méconnue
David Bowie dans "Les predateurs" de Tony Scott (1983), © AFP / MGM / Peerford Ltd / Collection ChristopheL

A travers la longue et fructueuse carrière de David Bowie, qui n'a cessé de réinventer le  pop-rock expérimental et de brouiller les frontières entre les différents genres musicaux, on découvre d’innombrables liens avec le monde de la musique classique. 

Musicien aux influences hétéroclites, il s’intéresse à tous les genres musicaux et assiste régulièrement à des concerts de musique classique, dont la création de l’œuvre Eight Songs for a Mad King de Peter Maxwell Davies au Queen Elizabeth Hall de Londres en avril 1969. Huit ans plus tard, le célèbre chanteur prête même sa voix à l’œuvre de Prokofiev Pierre et le loup, aux côtés du Philadelphia Orchestra sous la direction d’Eugene Ormandy.

Tout au long de sa carrière, derrière chacune de ses différentes identités scéniques, de Ziggy Stardust au Thin White Duke en passant par Aladdin Sane, David Bowie absorbera des influences de sources musicales aussi variées que nombreuses, dont la musique classique des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, afin de créer un son et une identité musicale unique.

Une passion assumée du classique

Dès son premier album David Bowie (juin 1967), le chanteur affiche ouvertement sa passion pour la musique classique. Le communiqué de presse de l'album témoigne de sa prédilection pour Igor Stravinsky, notamment Ragtime for Eleven Instruments, mais également pour les œuvres de Vaughan Williams, Dvořák, Elgar et Holst.

En 2003, lorsque Bowie partage avec le magazine Vanity Fair ses albums préférés dans « Confessions of a Vinyl Junkie », il y inclut Music for 18 Musicians de Steve Reich, les Quatre Derniers Lieder de Richard Strauss, le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky et Black Angels de George Crumb. Et lorsque le journal britannique The Guardian lui demande quelle musique il porte avec lui dans son iPod, il ajoute Jesus’ Blood Never Failed Me Yet de Gavin Bryars, les opéras Nixon in China et El Niño de John Adams ainsi que Different Trains de Reich. 

Il semblerait manquer le compositeur Philip Glass dans cette liste fortement influencée par le mouvement minimaliste américain, mais ce dernier profitera d’une relation beaucoup plus profonde et marquante avec David Bowie.

Ce goût pour le classique est amplifié par son pianiste fidèle Mike Garson. La formation classique de ce dernier (auprès de son voisin, professeur à la Juilliard School) permet à Bowie d'accéder à un nouveau domaine de styles jusqu’alors peu explorés dans le rock, et portés à leur apogée dans son sixième album Aladdin Sane (1973). 

Dans la chanson « Lady Grinning Soul », le pianiste dit avoir proposé à Bowie un jeu pianistique sous l’influence de Liszt, Chopin et Rachmaninov. Et pour le célèbre solo de piano du morceau « Aladdin Sane », un style plus avant-gardiste dans la lignée de Schoenberg, Stockhausen et même Cecil Taylor.

Bowie et Brian à Berlin

Souhaitant fuir le rythme frénétique de sa vie à New-York, ainsi que ses problèmes de drogue, David Bowie quitte les Etats-Unis à la fin de 1976 et s’installe à Berlin. C’est ici qu’il rencontre le producteur et compositeur expérimental Brian Eno. Sous l’influence de ce dernier, Bowie s’immerge dans la musique ambiante électronique et minimaliste de l’époque. Ils produisent ensemble, avec Tony Visconti, trois albums riches en ambiances sonores avec de simples motifs répétés qui deviennent ensuite la « trilogie berlinoise » de David Bowie : Low (1977), «Heroes » (1977) et Lodger (1979).

Libéré de son image glam-rock et de ses personnalités scéniques, il se lance pleinement dans une expérimentation musicale minimaliste contemporaine. On décèle, par exemple, dans le morceau Weeping Wall du premier album berlinois, Low, une référence évidente à l’œuvre Music for 18 Musicians de Steve Reich, que Bowie avait découvert un an auparavant lors de sa création européenne  :

D’une influence minimaliste à l’influence sur les minimalistes

Marquée par le courant minimaliste de l’époque, la trilogie berlinoise de David Bowie et Brian Eno exercera à son tour une influence profonde sur les compositeurs contemporains de musique électronique, ambiante et post-minimaliste. Elle sera notamment une source d’inspiration pour le compositeur Philip Glass, proche de David Bowie depuis le début des années 1970 lorsqu’ils habitaient tous deux à New-York. 

Cette trilogie éveille chez Glass, au début des années 1990, l’idée d’un nouveau projet musical. Il compose en 1992 sa toute première symphonie, « Low », œuvre en trois mouvements, chacun inspiré d'une piste de l’album éponyme de 1977 : Subterraneans, Some are et Warszawa.

« L'album contenait bon nombre de chansons, d'instruments et de techniques qui étaient similaires à des procédures utilisées par les compositeurs travaillant dans la musique nouvelle et expérimentale. Ainsi, l’album a été largement apprécié par les musiciens travaillant à la fois dans le domaine de la musique « pop » et dans la musique expérimentale, et était une œuvre marquante de cette période », explique le compositeur américain lors de la création de sa Symphonie no.1 en 1992.

Quatre ans plus tard, Philip Glass continue avec sa quatrième symphonie, un ballet symphonique surnommée « Heroes » en six mouvements, chacun inspiré d'une piste du deuxième album berlinois de Bowie : Heroes, Abdulmajid, Sense of Doubt, Sons of the Silent Age, Neuköln et V2-Schneider.

Par une transformation des thèmes originaux, mélangés avec de nouvelles idées, le compositeur parvient à créer une œuvre originale tout en retenant l’essence marquante de la musique de Bowie : « L'influence continue de ces albums a assuré leur stature dans le cadre des nouveaux « classiques » de notre époque. Tout comme les compositeurs du passé se sont tournés vers la musique de leur temps pour façonner de nouvelles œuvres, le travail de Bowie et de Eno est devenu une inspiration et un point de départ pour mes propres symphonies. » 

Admiratif de l'œuvre de Philip Glass, David Bowie choisit de diffuser les symphonies de ce dernier dans la salle dans bon nombre de concerts avant son arrivée sur scène. Il songeait même à poser plusieurs de ses paroles sur la musique de Glass, mais ce projet ne fut jamais plus qu’une idée pour Bowie. 

Ce n’est que trois ans après la mort, en 2016, de Bowie que ses paroles se trouvent finalement associées à la musique de Philip Glass lorsque ce dernier achève sa troisième symphonie dédiée à David Bowie : la Symphonie no.12 « Lodger », inspirée du troisième album de la trilogie berlinoise, Lodger (1979).