Bertrand Tavernier, ou le cinéaste guidé par la musique

L’œuvre cinématographique de Bertrand Tavernier a fait de lui une figure incontournable du septième art français. Mais au cœur de ses films se cache un amour pour la musique dont l'influence ne cessera de marquer l'œuvre et la vie du réalisateur.

Bertrand Tavernier, ou le cinéaste guidé par la musique
Bertrand Tavernier (1941-2021), © Getty / Frederic MALIGNE

Après son film de 2016 Voyage à travers le cinéma français, le cinéaste Bertrand Tavernier porte en 2019 son amour pour les musiques de film à son apogée avec son Voyage à travers les musiques et chansons du cinéma français. Dans son documentaire présenté à Cannes, lieu de consécration ultime du septième art, Tavernier met la lumière sur un élément essentiel du cinéma pourtant ignoré par la prestigieuse cérémonie : la musique de film. Bien plus qu’un aspect secondaire dans la conception d’un film, la musique apporte une ambiance, une couleur, un rythme.

« Il suffit de quelques notes pour faire vivre un film » raconte le réalisateur lors d’une interview avec Telerama en 2019. En effet, il semble être impossible pour Tavernier de parler cinéma sans parler musique. Le cinéphile et mélomane fait ses plus grandes découvertes musicales à travers le monde du septième art. Mais c’est lors du visionnage du film La Grande Illusion de Jean Renoir que le futur réalisateur découvre la véritable puissance de la bande originale d’un film, marqué à vie par la musique de Joseph Kosma

« J’avais 13 ou 14 ans et c’est là que j’ai compris, sans arriver à le formuler, à quel point la musique était importante, pas seulement pour me vendre une scène mais me faire passer un sentiment » explique-t-il au micro de France Musique en 2019

Le réalisateur et le compositeur, une collaboration essentielle

Profondément marqué par cette expérience, les moments d’enregistrement de la musique de ses films seront toujours un moment de grand bonheur pour Bertrand Tavernier. Mais pour ce dernier, la musique ne vient pas seulement contribuer à l’image, elle la transforme complètement, au point de considérer le compositeur comme un scénariste musical. 

A cet effet, la collaboration entre image et musique est souvent amorcée par Tavernier dès le scénario. Par exemple, la musique de Le juge et l’assassin par Philippe Sarde, est non seulement composée avant que le tournage du film ait même eu lieu, mais elle est également enregistrée. Armé de la bande sonore de son prochain film, la musique sert à Tavernier lors de ses repérages, lui inspirant des plans et des paysages.

« Je travaille avec un compositeur très tôt, dès le scénario. J’attends d’un compositeur qu’il m’étonne, non pas qu’il commente le film mais qu’il me fasse découvrir des zones émotionnelles auxquelles je n’avais pas pensé, qui m’amène à quelque chose de plus. Philippe Sarde se définissait moins comme un compositeur que comme un réalisateur musical. […] La musique doit jeter un coup de projecteur sur quelque chose qui n’a pas été exploré par le dialogue, ou le jeu d’acteur, elle doit prolonger une émotion », explique Tavernier lors d’une interview avec France Culture en 2019.

Lorsque la bande originale vient après le tournage, celle-ci apporte néanmoins au réalisateur un nouveau regard sur sa propre œuvre : « Je me suis demandé si les compositeurs n’étaient pas les premiers critiques du film. Ils m’ont permis de voir des choses auxquelles je n’avais pas pensé » dit-il à Cannes en 2019 lors de la présentation de son nouveau documentaire.

Réalisateur et compositeur. Liaison rarement privilégiée du côté du cinéma américain, mais tradition presque inébranlable pour le cinéma français, marqué par de nombreuses collaborations fructueuses, dont Jean Renoir et Joseph Kosma, Marcel Carné et Maurice Jaubert, Julien Duvivier et Jacques Ibert, Jacques Demy et Michel Legrand, Claude Lelouch et Francis Lai. Quant à Bertrand Tavernier, sa passion musicale est confiée principalement aux compositeurs Antoine Duhamel, Philippe Sarde et Marco Beltrami

De nombreux metteurs en scène signent également par eux-mêmes des chansons de leurs propres films, dont Duvivier, Renoir, Decoin, Guitry, Rim, et Boyer. Malgré sa passion musicale, Bertrand Tavernier ne signera jamais une partition musicale, mais il contribue néanmoins à La Java de la Masochiste en tant que parolier, chanson pour son film Coup de Torchon de 1981.

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A la défense des compositeurs 

Si en France le compositeur semble être inséparable du réalisateur, et ce souvent dès les premiers moments du tournage, l’importance de ce dernier semble être vite oubliée une fois la production du film terminée. « J’avais l’impression depuis des années que les compositeurs de musique de films dans le cinéma français étaient les grands méconnus, les grands oubliés par les historiens, les critiques, et le monde discographique », affirme le réalisateur sur France Musique en 2019. 

Grande injustice aux yeux du réalisateur, qui se désole du peu d’attention portée aux bandes originales des films, alors que le cinéma français à lui seul recèle déjà d’innombrables œuvres musicales. Mais un mépris sous-jacent envers la musique de film de la part, selon Tavernier, des grandes institutions musicales tient à distance la musique de cinéma.

Mieux valoriser les compositeurs de cinéma, un combat que mène donc Bertrand Tavernier avec ferveur pendant toute sa carrière, et qui le pousse à créer son film Autour de minuit (1985). Souhaitant mettre en avant ceux oubliés par le cinéma américain, les musiciens et compositeurs de jazz, son second amour après le cinéma, Tavernier raconte l’histoire romancée de la vie des musiciens Lester Young et Bud Powell à travers une bande originale de Herbie Hancock.

En 2019, Tavernier est invité à la Maison de la Radio afin de mettre en œuvre une série de concerts consacrés à la musique du cinéma français. De nombreuses partitions, perdues ou même jamais publiées, sont ainsi retranscrites et reconstituées par le compositeur, pianiste et chef d’orchestre Bruno Fontaine. Après plus d’un demi-siècle, la musique de cinéma français est finalement accueillie sur une scène de concert pour être pleinement valorisée, concrétisation pour Tavernier d’un projet de toute une vie.