Astor Piazzolla, ou le tango de la révolution

Père du tango moderne, Astor Piazzolla a donné au tango ses lettres de noblesse. Mais la révolution musicale à la renommée internationale de son « tango nuevo » incarne également de façon moins évidente le renouvellement social et politique de l’Argentine.

Astor Piazzolla, ou le tango de la révolution
Astor Piazzolla, © Getty / Frans Schellekens

En Argentine, le tango est plus qu’une tradition, c'est une fondation culturelle immuable. Dans un pays où, selon le proverbe, tout peut changer sauf le tango, Astor Piazzolla est un ouragan dévastateur, ennemi juré des partisans du tango traditionnel. En saisissant l’esprit du tango et en l’exprimant à travers une nouvelle voix savante aux influences classique et jazz, Piazzolla porte la musique d’une danse populaire argentine pour la transformer en genre phénomène mondial : le tango nuevo

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Mais cette révolution musicale ne sera pas sans résistance de la part des partisans du tango traditionnel, et fait écho des bouleversements politiques et sociaux de l’Argentine qui feront de Piazzolla le model d’un renouvellement social et culturel auprès de la jeune génération argentine.

Le tango, par le jazz et le classique

Fils d‘immigrés italiens, Astor Piazzolla naît le 11 mars 1921 dans la province de Buenos Aires. En 1924, la famille s’installe à New York. Pour ses neufs ans, le père d’Astor lui offre un bandonéon, instrument typique du tango de son pays natal qui lui manque tant. Mais le jeune homme semble plus intéressé par la musique qu’il entend s’échapper des clubs de jazz comme le Cotton Club, où il écoute de loin des artistes tels que Duke Ellington et Cab Calloway. Il découvre également la musique classique par son voisin, le pianiste Bela Wilda, ancien élève de Sergei Rachmaninov avec lequel il joue des transcriptions de Bach sur son bandonéon. 

C’est à New-York que Piazzolla croise le grand Carlos Gardel, célèbre musicien de tango. Le tanguero remarque le talent indéniable au bandonéon du jeune Astor et propose à ce dernier de l’accompagner sur une tournée en Amérique du sud. Le père d’Astor, grand admirateur de Gardel, refuse cette proposition prestigieuse car son fils est encore trop jeune. Le 24 juin 1935, alors en pleine tournée en Colombie, l’avion de Carlos Gardel s’écrase, ne laissant aucun survivant.

De retour à Buenos Aires en 1938, Piazzolla rejoint l’année suivante l’ensemble du célèbre tanguero Anibal Troilo en tant que bandéoniste et arrangeur. Face aux idées musicales peu orthodoxes de Piazzolla, Troilo avise sa nouvelle recrue : « S’il te plait n’ajoute pas de notes à ma musique […] Les gens ne vont pas aimer et ne danseront pas. » Ainsi naissent les sentiments de frustration d’Astor Piazzolla envers le tango traditionnel. Selon lui c'est une musique pour les oreilles et non pour les pieds, et se sent retenu par les traditions jusqu’alors immuables du tango.

Souhaitant créer ses propres œuvres, il commence en 1941 des études de composition avec le compositeur Alberto Ginastera (sous les conseils d’Anton Rubinstein, alors de passage à Buenos Aires). De plus en plus frustré, il quitte l’ensemble de Troilo en 1944 et fonde son premier orchestre deux ans plus tard, l’Orquesta típica avec lequel il peut finalement créer sa propre musique influencée par Bartók, Stravinsky et Bach. Ses tangos aux accents percussifs, aux harmonies dissonantes et aux formes complexes, avec du contrepoint et des fugues, ne peuvent qu’interpeller les tangueros et publics traditionnels, partisans de l’esprit nationaliste et traditionaliste instauré par le président argentin Juan Perón.

Piazzolla vs Perón, ou le tango de la politique

Souhaitant rassembler son pays sous une seule idée politique et culturelle, le président nationaliste Juan Perón se tourne dans les années 1940 vers le tango comme symbole fédérateur. L’appropriation politique du tango traditionnel, alors à son apogée en Argentine, sert à renforcer le discours nationaliste et populaire de Perón, fermement opposé aux influences politiques et culturelles étrangères.

Face au Perónisme, la musique d’Astor Piazzolla représente une menace aux yeux de l’état. En associant au tango, pilier de l’identité argentine, des influences américaines et européennes, tout en abandonnant progressivement les qualités typiques du genre, Piazzolla affirme clairement sa volonté de contrer le traditionalisme politique et culturel stagnant de son pays. 

Un tango houleux

C’est dans ce climat fragile que Piazzolla, encouragé par Ginastera, présente sa Sinfonía Buenos Aires au concours Fabian Sevitzky de 1953 à la Radio del Estado. Nommé vainqueur, son œuvre est créée par Sevitzky lui-même le 16 août dans Ie grand amphithéâtre de la faculté de droit de Buenos Aires : 

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Un véritable succès pour Piazzolla, malgré la réception houleuse de la création. Comme son héros Stravinsky à Paris en 1913, le public s’émeut violemment face à son œuvre qui ose inclure un bandonéon dans un cadre symphonique. Non seulement critiqué par la haute culture musicale pour avoir fait sonner une musique populaire des faubourgs sur une scène réservée aux plus grands chefs-d’œuvre de la musique classique, Piazzolla se retrouve également rejeté par les plus grands défenseurs du « vrai » tango, accusé d‘avoir trahi la tradition du genre et renié son patrimoine argentin. Malgré ce rejet, cette victoire offre à Piazzolla une opportunité non des moindres dans sa carrière, une bourse pour aller étudier à Paris avec Nadia Boulanger.

La naissance du Tango nuevo

Comme d’innombrables compositeurs, c’est auprès de Nadia boulanger que Piazzolla finira par découvrir sa propre voie. Installé à Paris en 1954, il commence par lui présenter au piano ses différentes compositions classiques. La fine pédagogue discerne immédiatement les différentes traces de Bach, Ravel, Stravinsky, Bartók et Hindemith, mais affirme ne pas entendre la musique de Piazzolla. 

Ce dernier, honteux de jouer du tango devant elle, lui présente finalement une de ses œuvres de tango au bandonéon. « Ceci est votre musique, vous pouvez jeter le reste », exclame Boulanger après seulement quelques minutes.  Jusqu’alors tiraillé entre la musique de son héritage argentin et son désir de devenir un compositeur sérieux d’œuvres modernes et complexes, Piazzolla comprend finalement que l’un ne doit pas exclure l’autre. 

De retour à Buenos Aires en 1955, Piazzolla est déterminé à lancer fièrement ce qu’il avait timidement commencé en 1946. Mais à son retour, la ville est méconnaissable. Suite au coup d'Etat militaire de 1955 autoproclamé Revolucion Libertadora, et l’exile de Perón, la culture argentine subit de nombreuses évolutions et changements radicaux. Maintenant sous l‘emprise d‘une américanisation rampante, Buenos Aires devient une ville obsédée par le moderne et le nouveau. Toute traçe de Perón est effacée, et le tango traditionnel, son arme symbolique, n’est pas épargné. 

Ce vent de modernité emporte avec lui les restes de la « tangomania » maintenant démodée, laissant la place au tangonuevo d’avant-garde de Piazzolla. En seulement quelques semaines, Piazzolla compose et enregistre une série d’œuvres et d’arrangements influencées par les improvisations du jazz, et même Ie nouveau son de la guitare électrique, la batterie, des blue notes, de la polyrythmie, de formes complexes et d’harmonies audacieuses. Une expansion du tango par le dialogue entre les différents courants musicaux de l’époque.

Piazzolla fonde en 1955 l’Octet de Buenos Aires, avec lequel il va acquérir une renommée internationale. Mais à Buenos Aires, on critique toujours ses tendances modernistes et son envie de faire du tango un genre noble et moderne. Il est peu programmé à la radio, et les traditionalistes apprécient toujours peu sa trahison musicale : Piazzolla se voit même un jour recouvert d’essence par un membre du public et échappe de peu à une mort par le feu. Pour Piazzolla, cette virulence ne fait que l’encourager : « La pire des choses qui pourraient m’arriver serait que 90% pourcent des gens aiment ma musique. Cela voudrait dire que je recule » avoue Piazzolla lors d’une interview avec le Washington Post en mai 1988.  

Mais si le tangonuevo de Piazzolla reste un affront aux valeurs traditionnelles et conservatrices argentines, les jeunes publics libéraux voient en la musique novatrice de Piazzolla, aux influences internationales, une représentation symbolique des évolutions sociales et politiques tant nécessaires, un pont entre l’Argentine et l’international jusqu’alors interdit par le Perónisme. En partageant son tangonuevo dans son pays mais aussi à l’international, Piazzolla lutte non seulement contre l’établissement nationaliste mais incarne également à l’étranger l’image d’une nouvelle Argentine, avec un nouveau son et une nouvelle identité culturelle, moderne et ouverte.

Un tango nuevo pour une nouvelle Argentine

Malgré le fait qu’il soit largement épargné en Argentine de la purge culturelle anti-Peróniste et anti-tango des années 1960, c’est en Europe que Piazzolla trouve la liberté d'esprit et de créativité artistique qu’il cherche tant. Dès les années 1970, Piazzolla passe la majorité de son temps en Europe à promouvoir sa musique et la musique de son pays tant aimé malgré tout. C’est à Paris, où il fut réuni avec le tango presque 20 ans plus tôt, qu’il enregistre l’une de ses œuvres les plus célébrées au titre révélateur : Libertango, ou le tango d'un Piazzolla finalement libre.

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Mais si Astor Piazzolla et l'Argentine entretiennent une relation houleuse de son vivant, le père du tango nuevo sera réuni avec son pays natal dans ses derniers moments. Suite à une hémorragie cérébrale à Paris le 5 août, la star argentine est rapatriée par avion en urgence à Buenos Aires le 11 août 1990, retour personnellement arrangée par le président argentin Carlos Menem. C’est à Buenos Aires que Piazzolla tire sa révérence en 1992, son immense succès et son rayonnement du tango et de la culture argentine finalement reconnus par son pays.