Arnold Schoenberg : 10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur le compositeur

La vie et l’œuvre d'Arnold Schoenberg provoquent des sentiments extrêmes, qui vont de l’admiration absolue au plus profond mépris. Il fut l’une des figures musicales les plus critiquées de son vivant, pour devenir aujourd'hui l'un des compositeurs les plus importants du XXe siècle.

Arnold Schoenberg : 10 (petites) choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur le compositeur
Arnold Schoenberg (1874-1951), © Getty / Bettmann

Lorsque l’on a demandé à Schoenberg en 1916 s’il c'était bien lui le célèbre compositeur, ce dernier aurait répondu tout simplement : « Personne ne voulait être Schönberg. Il fallait bien que quelqu’un le fût. Aussi est-ce moi. » Voici 10 (petites) choses à savoir sur l'inévitable Arnold Schoenberg.

Inventeur de la musique sérielle ?

Le mot « révolutionnaire » est souvent attribué à de nombreux compositeurs à travers l’histoire de la musique classique. Dans le cas d’Arnold Schoenberg, le compositeur est au cœur d’une véritable révolution de la musique par sa conception d’une musique à 12 tons, chacun d’une importance égale et utilisés de manière sérielle. Autant admiré que critiqué, Arnold Schoenberg s’inscrit néanmoins dans l’histoire de la musique par ses expérimentations musicales novatrices.

Mais fut-il vraiment le premier à imaginer une musique dodécaphonique et sérielle ? En effet, le compositeur autrichien Josef Matthias Hauer, contemporain d’Arnold Schoenberg, compose en 1919 son œuvre Nomos op.19 dont les premières 36 mesures ne contiennent qu’une seule série de 12 tons. Hauer crée lui-même sa composition le 14 mai 1920 lors d’un concert à la Société d’exécutions musicales privées, fondée par Arnold Schoenberg.  

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Simple coïncidence ou plagiat ? Sans doute l’inspiration de Schoenberg pour son propre système dodécaphonique, puisque le système de Hauer se base en réalité sur un système de deux « tropes » musicaux, deux gammes complémentaires nommées hexacordes, chacune formée de six notes.

L’atonalité, fruit d’un chagrin d’amour

En 1901, Arnold Schoenberg épouse Mathilde Zemlinsky, la sœur de son professeur Alexander von Zemlinsky. Mais le compositeur se sent profondément trahi en 1908 lorsqu’il apprend que sa femme entretient une relation extra-conjugale avec leur ami et voisin à Vienne, le peintre expressionniste Richard Gerstl. Mathilde décide de quitter son mari pour rejoindre son amant, mais elle changera d’avis quelques mois plus tard, sous les conseils d’Anton von Webern.

Anéanti, Arnold Schoenberg avouera même plus tard avoir pensé au suicide. C’est dans cet état déboussolé, émotionnellement et artistiquement, que Schoenberg entame ses premiers pas vers l’atonalité qui incarnera par la suite son identité musicale ainsi que la musique moderne du XXe siècle. Il compose notamment Du lehnest wider eine Silberweide, treizième Lieder du cycle Das Buch der Hängenden GärtenOp. 15 et sa première composition sans aucune tonalité.

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Arnold Schoenberg, le Faust du XXe siècle

Le génie d’Arnold Schoenberg n’est sans doute pas le fruit d’un pacte diabolique. Cependant, l'œuvre d’Arnold Schoenberg sert d’inspiration en 1947 pour le roman Doktor Faustus de Thomas Mann, alors voisin d’Arnold Schoenberg à Los Angeles. L’histoire du roman, racontée par l’ami d’enfance du protagoniste, est celle de la vie du compositeur Adrian Leverkühn. Personnage fictif, Leverkühn est pourtant le créateur d’un système de composition tout à fait réel, le dodécaphonisme. Avide d’encore plus de génie, le compositeur conclut un marché « Faustien » par lequel il renonce à l’amour en échange de 24 ans de génie. Ce génie est en réalité une inspiration folle à cause de la syphilis dont souffre le compositeur fictif.

Alerté de la ressemblance entre lui-même et le personnage du roman de Thomas Mann, sans aucune précision de la part de l’auteur, et furieux de se voir comparé à un artiste psychologiquement troublé, Arnold Schoenberg fait part à Thomas Mann de son mécontentement. Ce dernier ajoutera une note d’avertissement dès la deuxième édition de son roman, précisant l’origine de son inspiration musicale et l’auteur réel de la musique dodécaphonique. 

Peintre prolifique

On connaît Schoenberg le compositeur, mais on connaît moins Schoenberg le peintre. Il signe pourtant près de 300 oeuvres picturales, dont nombreux dessins, esquisses et aquarelles et surtout 76 huiles sur toile, portraits et autoportraits. Il crée la plupart de ses œuvres entre 1908 et 1912, période lors de laquelle il entame ses premières expérimentations avec la musique sans tonalité. Loin de peindre seulement à ses heures perdues, la peinture semble fasciner Schoenberg autant que la musique : « pour moi, peindre est aussi important que composer », précise-t-il lors d’une interview avec le compositeur Halsey Stevens (publiée en 1978).

Mais tout comme Arnold Schoenberg ne cherche pas à composer de jolies mélodies, il ne cherche pas à peindre les belles choses qui l'entourent. Il saisit plutôt à travers son art ses impressions subjectives. Ses œuvres sont exposées avec succès à trois différentes occasions. Lorsque l’on demande à Schoenberg de participer à une quatrième exposition en 1912, le compositeur refuse. Sa musique devient sa priorité et ses expérimentations musicales requirent toute son attention.

"Blaues Selbstportrait" d'Arnold Schoenberg (1910)
"Blaues Selbstportrait" d'Arnold Schoenberg (1910), © Arnold Schönberg Center

Schoenberg et Kandinsky, une influence mutuelle

Artiste prolifique, Schoenberg parvient même à influencer le monde de la peinture, non pas par ses tableaux mais par sa musique. En janvier 1911, le peintre Wassily Kandinsky assiste à un de ses concert à Munich. Il y découvre une musique atonale et sérielle qui tend vers une nouvelle voie musicale, en parallèle avec ses propres expérimentations artistiques, cherchant à rompre avec le style figuratif traditionnel dans la peinture. 

Les deux artistes se rencontrent après le concert et Kandinsky montre à Schoenberg ses esquisses dessinées pendant la performance. De ces dernières, l’artiste réalisera le tableau Impression III (Concert), l’un des premiers exemples d’un rapprochement entre la musique et la couleur en une seule et même expérience. Kandinsky affirmera d'ailleurs par la suite que son œuvre est influencée par la musique d’Arnold Schoenberg. Il fait même de ce dernier un membre du groupe des peintres expressionnistes Der Blaue Reiter.

Gershwin et Schoenberg, une rivalité sportive

Arnold Schoenberg n’avait pas beaucoup d’alliés dans le monde de la musique, en raison de ses idées audacieuses et de son avis souvent intransigeant à propos de la "qualité douteuse" de la musique de ses contemporains. Mais il se liera d'amitié profonde avec un compositeur improbable : George Gershwin. En effet, ce dernier admire profondément l’œuvre de Schoenberg, malgré les différences absolues entre leurs deux mondes musicaux. Tous deux installés à Los Angeles en 1936, Gershwin hésite à demander des cours de théorie au maître autrichien, mais il préfère finalement initier la rencontre d’une autre façon : par un match de tennis.

La proposition inhabituelle se transforme rapidement en un rendez-vous régulier que ni Gershwin ni Schoenberg ne souhaitent manquer : Schoenberg sera même au rendez-vous le jour de la naissance de son fils, Ronald ! Mais au-delà d’une amitié sportive, les deux compositeurs prendront parti l'un pour l'autre à plusieurs reprises dans la presse. Et suite à la mort de Gershwin en 1937, Schoenberg résume la vie et l’œuvre de son ami dans une publication en 1938 : 

« De nombreux musiciens ne considèrent pas George Gershwin comme un compositeur sérieux. Mais ils doivent comprendre que, sérieux ou non, c'est un compositeur, c'est-à-dire un homme qui vit dans la musique et qui exprime tout, sérieux ou non, sonore ou superficiel, par la musique, car c'est sa langue maternelle. […] Il exprimait des idées musicales ; et elles étaient originales, tout comme la manière dont il les a exprimées. »

Voisin de son pire ennemi

« Soyez proche de vos amis, et encore plus proche de vos ennemis. » Ainsi, tel le fameux dicton, Schoenberg fut proche de son voisin et ami George Gershwin, mais il fut encore plus proche géographiquement de son rival musical, Igor Stravinsky ! Voisins à Los Angeles, les deux compositeurs s’évitent pourtant autant que possible. En effet, depuis leur première rencontre en 1912, Stravinsky et Schoenberg sont ennemis. Chacun porte le drapeau de son camp : le premier au nom d’une musique moderne et contemporaine, le deuxième au nom d’une continuité de la tradition musicale européenne. 

Mais les deux compositeurs furent liés par une troisième personne, le jeune compositeur Robert Craft. Assistant de Stravinsky dès 1948, Craft prend également contact avec Schoenberg dans l’espoir de rencontrer le compositeur. Leur rencontre déterminante a finalement lieu en 1950. Schoenberg parlera ensuite de « son ami Mr. Craft » dans sa correspondance, peu avant sa mort en 1951. C’est à partir de ce moment, en hommage au compositeur ou sous l’influence de Robert Craft, qu’Igor Stravinsky finalement ouvre sa musique aux influences sérialistes annoncées par Arnold Schoenberg.

Professeur des plus grands

L’influence d’Arnold Schoenberg dans l’histoire de la musique est assurée par sa musique à elle seule, mais il laisse également une trace moins visible, sous forme d’une influence profonde sur ses nombreux étudiants, dont notamment Alban Berg et Anton von Webern. Aux côtés de leur maître, ces deux derniers représentent le cœur de la Seconde école de Vienne.

Professeur à l’Université de la Californie du Sud en 1935, Schoenberg rencontre alors un jeune étudiant américain nommé John Cage. Influencé par la musique et les conseils de son maître, Cage deviendra par la suite l’un des plus grands révolutionnaires de la musique, que Schoenberg lui-même qualifiera d’« inventeur du génie ».

Schoenberg façonne également les talents musicaux d'un autre étudiant prometteur, Hanns Eisler, de 1912 à 1923. Compositeur de l’hymne de l’Allemagne de l’Est et de nombreuses et célèbres bandes originales de cinéma, Eisler écrira à propos de Schoenberg : « On apprendra encore de lui quand les autres compositeurs désormais à la mode seront oubliés depuis longtemps » (New Masses, 26 novembre 1935).

Schoenberg au cinéma ? Non merci

On pourrait croire que c’est le cinéma américain qui ait refusé d’accueillir la musique atypique et atonale de Schoenberg, mais c’est en réalité le contraire ! Lorsque Irving Thalberg, directeur de production pour le studio de cinéma MGM, découvre à la radio l’œuvre Verklärte Nacht d’Arnold Schoenberg, il souhaite demander à ce dernier une musique pour sa nouvelle production, The Good Earth. Par le biais d’une amie en commun, Salka Viertel, Thalberg invite Schoenberg afin de lui proposer une collaboration qu'il espère intéressante et fructueuse.

Mais le ton de la rencontre dégénère rapidement. Alors que Thalberg félicite Schoenberg pour sa belle musique, le compositeur l’interrompt pour préciser que sa musique n’est pas « belle ». Le compositeur poursuit en expliquant qu’il souhaite superviser tous les éléments sonores du film, la musique mais aussi le dialogue. A cela il ajoute une dernière demande : doubler le budget, de 25,000 dollars à 50,000 ! Ce sera finalement le responsable du département du son qui composera la musique du film, inspiré par des chansons de musique folk.

Quant à Schoenberg, il fit part de son soulagement peu après dans une lettre adressée à Alma Mahler : « J’ai presque accepté d’écrire une musique de film, mais heureusement j’ai demandé 50,000 dollars, ce qui était de trop, car cela m’aurait tué… »

12 tons, oui, mais surtout pas 13 !

Né le 13 septembre, Arnold Schoenberg passera pourtant sa vie à craindre le nombre 13. Certes beaucoup de gens évitent ce nombre maudit par simple superstition, mais le célèbre compositeur est un triskaïdékaphobe extrême. Sa vie entière sera conditionnée par le besoin d’éviter ce nombre. La 13ème mesure de ses compositions est numérotée « 12a ». Il modifie le prénom Aaron dans le titre de son opéra Moses und Aron pour éviter une treizième lettre.  Il refuse de louer une maison car celle-ci est la 13ème de la rue.

Alors âgé de 65 ans, l’année 1939 est une année pleine d’angoisse pour Schoenberg, pour la simple raison que 39 et 65 sont des multiples de 13. En 1940, Schoenberg pense avoir survécu au pire jusqu’au prochain multiple, 1952. Hélas, il reçoit le jour de son anniversaire en 1950 une lettre de son ami, le compositeur Oskar Adler. Ce dernier alerte Schoenberg aux dangers de l’année à suivre pour raison de son âge, 76 ans (7+6=13). Schoenberg tombe dans la dépression, craignant la vérité de la prédiction de son ami. Le 13 juillet 1951, fortement inquiété par la date, Arnold Schoenberg décède 15 minutes avant minuit.