Antonio Salieri, le compositeur maltraité par l'histoire

Antonio Salieri était-il vraiment un compositeur médiocre, inférieur au grand Mozart ? Aurait-il empoisonné ce dernier par jalousie ? Qui est vraiment Salieri, dont la postérité a été emportée et transformée par les vents de l'histoire ?

Antonio Salieri, le compositeur maltraité par l'histoire
Antonio Salieri, le compositeur maltraité par l'histoire, © Getty / DEA / A. DAGLI ORTI

Pauvre Antonio Salieri. Compositeur talentueux et respecté de son vivant, la postérité l'a transformé en auteur médiocre, en un jaloux capable de tuer son plus grand rival, Wolfgang Amadeus Mozart. Une légende bien ancrée dans l’imaginaire collectif, et renforcée à de nombreuses reprises dans la littérature et la culture populaire. 

De grandes figures musicales telles que Riccardo Muti, Cecilia Bartoli, ou encore Christophe Rousset ont pourtant mis en valeur l'œuvre de Salieri. Il n'en reste pas moins que le compositeur Italien est encore aujourd'hui peu connu.

Salieri, le saint patron des médiocres ?

Souvent relégué au second rang dans l’histoire des grands compositeurs, la carrière d’Antonio Salieri indique pourtant un parcours beaucoup plus brillant. Né en 1750 à Legnago et rapidement initié à la musique, Salieri attire l'attention de Florian Gassmann, compositeur à la cour de Vienne, lors du voyage de ce dernier en Italie en 1766. 

Gassmann emmène le jeune Salieri, récemment orphelin, à Vienne et finance son éducation musicale. Sous l’auspice de Gassmann, Salieri reçoit l'approbation de Joseph II, empereur cultivé et déterminé à attirer les meilleurs artistes et compositeurs, ainsi que le soutien du grand compositeur Christoph Willibald Gluck. A peine âgé de 17 ans, ces soutiens lui assurent une brillante carrière.

En 1774, à la mort de Gassmann, il remplace ce dernier en tant que directeur de l’opéra italien. Dans une ville où l’opéra allemand et le singspiel dominent, Salieri est un grand défenseur de l’opéra comique italien : il parvient même à trouver un poste à la cour de Vienne pour le poète et librettiste italien Lorenzo da Ponte, futur grand collaborateur de Mozart. En 1788, Salieri est nommé Hofkapellmeister, maître de chapelle de l’empereur, un prestigieux poste qu’il occupera jusqu’à sa mort.

Ses opéras sont interprétés à Paris, à Rome et à Venise, et sa musique est jouée à travers toute l'Europe, Salieri profite de son vivant d’un succès incontestable. Ses oeuvres font l’objet de nombreuses reprises par d’autres compositeurs tels que Mozart et Beethoven, qui composent chacun des variations sur un thème de Salieri. Ce dernier assume également lors de sa longue carrière le rôle de pédagogue auprès de la nouvelle génération des grands compositeurs romantiques tels que Beethoven, Liszt, Schubert, Moscheles, Meyerbeer, Czerny et Hummel.

Salieri et Mozart, une rivalité professionnelle réciproque

Respecté et largement soutenu, Salieri avait-il réellement raison de se sentir menacé lorsque le jeune Mozart, enfant prodigue autrichien, arriva à Vienne en 1781 ? Bien au contraire, ce serait Mozart, en course pour l'attention de la société culturelle viennoise et européenne, qui aurait exprimé une grande jalousie envers le grand Salieri lors de son arrivée à Vienne. 

Dans les lettres écrites à son père, Mozart se plaint notamment de l’influence italienne dans les cercles intimes de l’empereur. Salieri était tellement apprécié de l’empereur que Mozart écrit en décembre 1781 : « le seul qui compte à ses yeux est Salieri ».

Tous deux intéressés par l’opéra italien, les deux compositeurs puisent dans les œuvres dramatiques de Beaumarchais, et collaborent avec le librettiste Lorenzo da Ponte. Sans surprise, cette proximité professionnelle engendre plusieurs hostilités. Initialement écrit pour Salieri, le livret de da Ponte pour Così Fan Tutte, d'abord intitulé La scola degli amanti, est vite abandonné par le compositeur, jugé indigne d’invention musicale : le projet est ainsi confié à Mozart, qui saura sublimer l'oeuvre.

Convaincu que Salieri tente de saboter les opéras de son fils, Léopold Mozart se méfie également du Hofkapellmeister italien. Pourtant, la production des opéras de Mozart aux théâtres de la cour de Vienne, tels L’enlèvement au sérail et Les Noces de Figaro, auraient été inimaginables sans l’accord du Compositeur de la Cour, Antonio Salieri.

L'engouement pour les opéras italiens à Vienne était aussi pleinement dans les intérêts de Salieri, directeur menacé à Vienne par la promotion des singspiels et de l’opéra allemand, une priorité pour l’empereur pour des raisons politiques. 

D'ailleurs, les deux « rivaux » composent ensemble en 1785 la cantate Per la ricuperata salute di Ofelia K.477a pour voix et piano, une œuvre prétendument perdue jusqu’à ce qu’elle soit retrouvée en 2016 par le musicologue Timo Herrmann au Musée national de Prague. Et dans sa dernière lettre datée du 14 octobre 1791, Mozart lui-même écrit qu’il avait invité Salieri et la chanteuse Madame Cavalieri à une représentation de son opéra La Flûte Enchantée, lors de laquelle le compositeur italien n’avait cessé de crier « bravo » et d’applaudir furieusement.

La mort de Mozart, l'œuvre la plus mémorable de Salieri

Peut-on donc parler d’une rivalité hostile entre ces deux compositeurs ? En vérité, celle-ci serait arrivée plutôt de manière posthume. Au début du XIXe siècle, Salieri cesse de composer. Compositeur dépassé et démodé, il constate un changement progressif dans le goût musical, contraire à sa musique. Mais alors que la musique de Salieri ne semble plus convenir à son époque, la popularité de la musique de Mozart ne fait que croître, même après la mort de ce dernier.

A l’aigreur que ressent Salieri envers Mozart s’ajoutent les rumeurs de l’empoisonnement de ce dernier. Une semaine après la mort de Mozart, la possibilité d’une mort par poison est évoquée dans le Musikalisches wochenblatt, qui observe que le corps de Mozart était étrangement gonflé au moment de son décès. 

L’auteur de ces rumeurs ne serait autre que Mozart lui-même. Régulièrement et gravement malade dès son plus jeune âge, Amadeus était souvent convaincu d’être la victime de complots, et confie à sa sœur quelques mois avant sa mort qu’il craint d'avoir été empoisonné. Qui aurait pu tuer un tel génie ? Qui aurait souhaiter la mort d’un compositeur aussi talentueux que Mozart ? Sans surprise, Salieri est vite pointé du doigt. 

Salieri n’est pourtant pas le seul à se voir accusé d’avoir tué le génie autrichien : les francs-maçons sont également soupçonnés car Mozart aurait dévoilé plusieurs secrets de l’organisation, ainsi que Franz Xaver Süßmayer, étudiant de Mozart et amant supposé de sa femme Constanze.

Progressivement plongé dans un état de sénilité, Salieri est transporté à l’hôpital en 1820. Poursuivi pendant près de 20 ans par les rumeurs et les accusations, isolé, Salieri déclare en 1823 avoir tué Mozart et, rongé par sa culpabilité, aurait tenté de se suicider. mais sa santé mentale fragile apporte peu de crédibilité à cette confession.

Une histoire devenue légende

Le 23 mai 1824, lors d’une performance à Vienne de la Symphonie n°9 de Beethoven, le public se voit présenté un fascicule. Dedans, un poème qui raconte l’histoire de Salieri, le rival de Mozart, avec à son côté une coupe empoisonnée.

La rumeur intrigante fait fleurir l’imagination du poète et dramaturge russe Alexandre Pouchkine. En 1830, il écrit Mozart et Salieri, une pièce de théâtre ensuite transformée en opéra en 1898 par le compositeur Rimsky-Korsakov.

1979 voit la naissance d’une nouvelle pièce de théâtre inspirée de l’affaire prétendument meurtrière entre Mozart et Salieri, signée Peter Shaffer. Dans le public de l’avant-première se trouve le réalisateur Miloš Forman. Marqué par l’histoire, le réalisateur demande pendant l'entracte à Shaffer la permission d’adapter son oeuvre pour le grand écran. 

Six ans plus tard, Amadeus est couronné meilleur film aux Oscars, aux Golden Globes et aux Césars. « Tout ce que vous avez entendu est vrai » : ainsi sera scellé le destin d’Antonio Salieri. Avec huit mots inscrits sur l’affiche d'Amadeus, film au succès international, la légende d’Antonio Salieri devient un fait incontesté.

L’histoire fantasmée mais néanmoins palpitante du meurtre d’un jeune génie par son rival, plus âgé et moins apprécié, semble s’être emparée de toute raison et de l’histoire du vrai Antonio Salieri. Malgré son immense contribution à la musique classique, tant par sa musique que par ses efforts pédagogiques, le nom de Salieri n’est associé qu’à la mort précoce d’un génie. 

« sans la pierre de gué de Salieri, il est plus difficile de comprendre Mozart et ses chefs-d’œuvre » déclare Riccardo Muti en 2004 au journal italien Corriere della Sera. Antonio Salieri : un homme dont le destin ne serait pas de briller au côté des plus grands compositeurs, mais précisément de rendre ces derniers plus brillants.