130 ans plus tard, le Moulin Rouge entre tradition et modernité

Dimanche 6 octobre, le Moulin Rouge fêtera son 130e anniversaire. Si le cabaret repose avant tout sur ses splendeurs du passé, il a également su entrer dans la modernité.

130 ans plus tard, le Moulin Rouge entre tradition et modernité
Le Moulin Rouge et sa revue "Féerie", © Getty

Lorsqu'il est inauguré le 6 octobre 1889, le Moulin Rouge incarne la modernité. Il est le premier bâtiment électrifié de la capitale, premier « Palais de la femme », première scène du chahut, du Cancan, et de l’ascension sociale pour bon nombre de repasseuses, blanchisseuses et ouvrières. C’est au Moulin Rouge qu'éclate le scandale, lorsque Colette embrasse sur scène son amante la duchesse de Morny, c'est au Moulin Rouge que la Goulue fait voler en éclat la bienséance en hurlant au futur roi d’Angleterre Edouard VII « Hé Galles, tu paies l’champagne ! C’est toi qui régales ou c’est ta mère qui invite ? » 

Les petites histoires du Moulin Rouge ont façonné la grande histoire de Montmartre, et propagé à travers le monde une certaine image de Paris. Ravivé au cinéma par le duo Nicole Kidman - Ewan McGregor, le fameux cabaret ne désemplit plus, mais que reste-t-il de sa modernité et de son parfum de scandale ?

La libération des femmes se devait de passer par la libération de leurs jambes

L’histoire du Moulin Rouge est intimement liée à celle celle du Cancan. Avant de se faire connaître dans le monde entier sous la forme édulcorée du French Cancan, cette figure offre aux femmes la liberté de s’affranchir de leur partenaire masculin, d’improviser leurs propres mouvements et de montrer leurs jambes.« La libération des femmes se devait de passer par la libération de leurs jambes » souligne Nadège Maruta, ancienne soliste du Moulin Rouge, aujourd’hui chorégraphe et auteure de L’Incroyable histoire du Cancan (Parigramme). « Ce que l’on reproche aux femmes, c’est d’inventer. Elles sont traînées devant les tribunaux lorsque le Cancan devient un délit en 1831, et les mots de chahut et de Cancan sont interdits » 

Lorsque le Moulin Rouge ouvre ses portes en 1889, il accueille tout ce que journaux et tribunaux tentent de réduire au silence. Or après une période parmi les plus sombres de son histoire (le siège par les armées prussiennes en 1870 puis la Commune qui se solde par un bain de sang), la capitale française a besoin de lumière. Elle en trouve au Moulin Rouge, premier bâtiment électrifié de la ville. Les Parisiens veulent de la légèreté ? Le cabaret leur offre La Goulue.      

La Goulue, Colette, Mistinguett… ces figures historiques du Moulin-Rouge ont en commun un même combat contre la rigidité de la société, que ce soit pour s’extraire de la modestie de leurs origines ou pour vivre librement leur homosexualité. 

L'Anglais au Moulin Rouge, lithographie de Toulouse-Lautrec (1892)
L'Anglais au Moulin Rouge, lithographie de Toulouse-Lautrec (1892), © Getty

Ce n'est plus aussi révolutionnaire et provocateur qu’à l’époque

Aujourd’hui, le Moulin Rouge n’est « plus aussi révolutionnaire et provocateur qu’à l’époque » admet son directeur général, Jean-Victor Clérico, mais « c’est toujours cette idée de la femme et de l’émancipation féminine qui domine ». Depuis 1955, la famille Clérico a fait entrer le célèbre cabaret dans une nouvelle ère, celle des dîners-spectacles et des revues en “F” : Frou-Frou en 1962, Frisson, Fascination, Fantastic, Festival, Follement, Frénésie…et Féérie, la 11e revue, dont le succès depuis 1999 reste intacte.       

Représentant de la quatrième génération Clérico à la tête du cabaret, Jean-Victor insiste sur la convivialité d’un lieu qui a su garder son identité. L’immense succès du film Moulin Rouge (2001), avec Nicole Kidman et Ewan McGregor, a « permis de lancer [le Moulin Rouge] dans les années 2000, de promouvoir son image à un plus grand nombre et de rajeunir sa clientèle », mais il n’a jamais été question de modifier le cabaret pour qu’il colle à l’image véhiculée par le film.   

Le film a aussi sorti le cabaret d’une mauvaise passe financière. Licence de la marque “Moulin-Rouge”, il participe grassement à sa bonne santé. Une marque dont le clan Clérico est propriétaire depuis 2005, avant d’avoir acquis les murs quatre ans plus tard, et de s’agrandir avec la Machine du Moulin-Rouge et le Bar à Bulles.  En 2018, le chiffre d’affaire de la société dépassait les 61 millions d’euros, un bilan suffisant pour sabrer le champagne, et ça tombe bien puisque le cabaret fait partie des plus grands consommateurs au monde du précieux breuvage, avec pas moins de 360 000 bouteilles vidées en 2015…  

On comprend pourquoi Alain Coquard, Président de la République de Montmartre, a nommé Jean-Victor Clérico ministre des cabarets. Attaché à la sauvegarde d’un quartier où le mètre carré s’achète aujourd’hui à 12 000 euros en moyenne, le chef d’Etat souligne que dès les années 1920, le Moulin Rouge offrait des fêtes au profit des enfants de la butte. « Le Moulin Rouge n’a jamais abandonné cette tradition », et ce, même si les enfants sont devenus les anciens de l’arrondissement. 

« Le Moulin Rouge est un pilier de Montmartre, commente Alain Coquard, mais qui n’est pas hors de temps. C’est une institution qui vit avec le quartier. Son histoire est ancrée dans le quartier, dans la solidarité montmartroise (...) mais il a évolué pour être dans le monde d’aujourd’hui, autrement il n’existerait plus ! ». Un Moulin droit dans sa butte.