Louis "Moondog" Hardin : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le Viking de la 6e Avenue

Comment un musicien aveugle, sans-abri et habillé en Viking devint-il une des figures centrales de l'avant-garde à New York, admiré par Charlie Parker, Steve Reich ou Janis Joplin ? Voici 10 petites choses afin de mieux comprendre l'homme surnommé Moondog, compositeur de "Bird's Lament".

Louis "Moondog" Hardin : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le Viking de la 6e Avenue
Louis "Moondog" Hardin (1916-1999), © Getty / Michael Putland

Musicien excentrique et compositeur talentueux, Louis "Moondog" Hardin (cousin éloigné du fameux hors-la-loi John Wesley Hardin) est hautement admiré, tant par les chefs d’orchestre que par les musiciens, tous genres musicaux confondus. Au cours de sa vie, il donne des conseils de direction musicale au grand George Szell, Janis Joplin reprend sa chanson All is Loneliness, il monte sur scène avec Charles Mingus au Whitney Museum et prétend avoir été le premier à applaudir Leonard Bernstein lors de son premier concert en tant que chef d’orchestre au Carnegie Hall… Bien que fascinants, ces faits ne sont pas les éléments les plus intéressants dans la vie de Moondog, un des musiciens les plus surprenants du XXe siècle. 

Un Viking à New York

Le 4 juillet 1932 au Kansas, Louis Hardin, âgé de 16 ans, ramasse sans le savoir un bâton de dynamite, qui lui explose en plein visage, l’aveuglant à vie. Suite à ce violent accident, ce fils de ministre épiscopalien ressent une forte perte de foi, gravitant progressivement vers d’autres formes de spiritualité et de chamanisme. Plus tard il devient un musicien sans-abri dans les rues de New York. Il porte une longue barbe et de longs cheveux, ce qui lui vaut de nombreuses associations à Jésus Christ et le pousse à changer d’allure. Il décide donc de dessiner et de forger sa propre armure de Viking, une apparence « non-chrétienne » en accord avec sa passion pour la culture et la mythologie nordiques. Alors que les gens pensaient que son image était conçue uniquement pour attirer l’attention, son apparence était en réalité une expression de sa vraie identité.

Moondog, le Viking de la 6ème Avenue
Moondog, le Viking de la 6ème Avenue, © Getty / CBS Photo Archive

Cependant, le style atypique du Viking ne lui a pas apporté que du bonheur. L'habitué pendant des années des répétitions de l’Orchestre Philharmonique de New York, invité par Artur Rodziński lui-même, Louis Hardin se voit refuser l’entrée en 1947. La raison : son apparence excentrique. Plutôt que de s'adapter, Hardin refuse de changer et cesse donc d’assister aux répétitions. 

« Des gens m’ont souvent dit qu’ils aimeraient m’aider mais qu’il faudrait que je m’habille de manière plus conventionnelle […] Mais je valorisais davantage ma liberté vestimentaire que ma carrière de compositeur. Je voulais tout simplement faire ce que je voulais, et coûte que coûte, je le faisais. »

Des années plus tard, en juin 1981 lors de l’inauguration d’une exposition d’objets de Vikings anciens au Musée d'Histoire de Stockholm, Louis Hardin découvre finalement que les Vikings n'ont jamais porté de casques à cornes, une découverte qui bouscule toute sa vie.

Il n'y a qu'un seul Moondog

Qu’est qu’un nom ? En 1947, Louis Hardin commence à porter avec fierté le nom par lequel il sera connu dans le monde entier : Moondog, inspiré de son chien d’enfance qui « hurlait à la lune plus qu’aucun autre chien ». Connu dans les rues de New York et ses cercles artistiques comme le compositeur Viking sans-abri, Moondog devient rapidement l’un des éléments cultes de la ville. Il est tellement connu que le fameux disc-jockey, producteur de radio et « rock and roll king » Alan Freed décide de nommer son émission « The Moondog House » et de s'autoproclamer le « King of the Moondoggers », après avoir entendu sa Moondog Symphony.

Guerrier Viking dans l’âme, Moondog décide en 1954 d’attaquer en justice le grand producteur de radio américain. Il aurait probablement perdu ce procès sans le soutient de ses admirateurs de premier plan :  Igor Stravinsky, Arturo Toscanini et Benny Goodman asseyent la légitimé de Louis Hardin pour le nom « Moondog ». « J’ignore si cela a changé quoi que ce soit, mais j’ai gagné le procès contre Freed et il a donc arrêté d’utiliser le nom », témoigne alors le musicien. 

Alan Freed, le "King des Moondoggers"
Alan Freed, le "King des Moondoggers", © Getty / Hulton Archive

Compositeur prolifique

Parler uniquement de Moondog, le musicien de rue biscornu, serait ignorer Hardin le compositeur prolifique (et largement autodidacte), auteur de plusieurs centaines d’œuvres. Parmi d'autres, il a laissé 81 symphonies, des œuvres pour orchestre, pour ensembles de chambre et de cuivres (notamment avec du saxophone), des œuvres pour piano et pour orgue, et environ 50 chansons… 

Toute sa vie il poursuivra son rêve d’enfance de devenir non seulement compositeur mais LE meilleur compositeur, rêve qui fut une source de motivation infinie pour composer des œuvres de plus en plus ambitieuses, complètement en Braille, souvent à une vitesse ahurissante. Compositeur en résidence à Vienne en 1983, Moondog souhaitait suivre les traces du grand Wolfgang Amadeus Mozart, qui y composa ses trois dernières symphonies, en y composant à son tour ses trois premières. Non seulement Moondog y parvient en six semaines, mais en compose une vingtaine en seulement un an !

Pourtant, bien qu’une partie de ses œuvres ait été interprétée et même publiée de son vivant, un grand nombre n’a jamais été joué, encore moins enregistré. Parmi ces partitions, une œuvre pour 13 célestas, une autre pour 76 trombones, Tree Tone, nécessitant huit chefs d’orchestre, et notamment Cosmos, une œuvre pour mille musiciens et chanteurs qui dure neuf heures  ! De plus, les esquisses et les compositions de Moondog sont entièrement en Braille, un obstacle qui éloigne encore plus le jour où le monde de la musique pourra pleinement découvrir le talent musical de Moondog.

Ça sonne américain !

Quand on pense aux compositeurs de musique américaine, les noms de George Gershwin, Charles Ives, Aaron Copland et Leonard Bernstein nous viennent à l’esprit… Mais pas celui de Moondog. Pourtant, la musique de Louis Hardin ne peut être plus américaine : elle mélange les marches militaires pour cuivres, le ragtime et le jazz, la percussion amérindienne, et même les bruitages de rues de New York.

Autre influence marquante : lors d’une visite de la tribu Arapaho au début des années 1920, le jeune Hardin rencontre le chef Yellow Calf avec lequel il découvre les danses traditionnelles du soleil, jouées au tam-tam. Cette expérience marque le début du style caractéristique de Moondog, surnommé « snaketime » (car cela fait penser au mouvement d’un serpent). La percussion et les rythmes syncopés deviendront par la suite un élément intégral de l’ADN musicale de Moondog, à tel point qu’il déclare même que « la race humaine s'éteindra dans un rythme à quatre temps »… raison de plus pour jouer à contretemps !

Se rebeller contre les rebelles

« Vous ne serez jamais compositeur tant que vous ne maîtrisez pas le contrepoint ». En lisant ces mots dans un livre, le jeune Louis Hardin se met immédiatement à la conquête du contrepoint. Il découvre alors la musique de Jean Sébastien Bach et tombe entièrement sous son charme. S'il est grand admirateur du compositeur allemand, il ne se gène pas de de le critiquer ouvertement : « J’adore la musique de Bach, mais il n’analysait jamais ses œuvres – je suis sûr qu’il était conscient de nombreuses erreurs qui se trouvaient dans sa musique. Il les aurait certainement corrigées s’il avait eu le temps, mais il devait s’occuper de ses enfants et de sa femme ».

« Harmoniquement, ma musique est la même que Bach, Beethoven et Brahms... et tous ces gens-là. Il n’y a vraiment pas de différence. » Mais la musique de Moondog reste unique, composée en pleine période de fascination croissante pour la musique dodécaphonique et atonale. En rejetant la tonalité du 20e siècle, Moondog se démarque à nouveau de ses contemporains. « Je suis strictement tonal, donc je me sens un peu seul ». Alors que les compositeurs cherchent désespérément de nouvelles sonorités, Moondog, lui, se tourne vers le passé, faisant revivre des harmonies et formes musicales qui semblent anachroniques dans ce monde en mouvement perpetuel.

Quel est ce bruit ?

Nous connaissons tous le violon, la trompette, le piano, la flûte…mais qu’en est-il du oo, une petite harpe triangulaire à 25 cordes ? Le hüs, un instrument triangulaire à cordes,  joué avec un archet ? L’utsu, un petit clavier pentatonique ? Le trimba, une petite percussion triangulaire ? L’uni, une cithara à sept cordes? Non seulement Moondog est un compositeur extrêmement créatif, mais il imagine même de nouveaux instruments conçus spécialement pour sa musique, chacun avec un rôle et un timbre précis.

Influencé par Moondog ? Faites la queue…

« Toute la fine fleur de l’époque se devait de rencontrer Moondog », déclare Robert Scotto, l’un des ses premiers biographes. Il est certes plus facile de citer tous ceux qui n’ont pas été influencé par Louis « Moondog » Hardin ! Se produisant pendant des années dans les rues de New York, devant des salles de concert et des maisons de disques, Moondog a côtoyé les meilleurs du métier. Mais les gens se sont également déplacés exprès pour trouver le légendaire Moondog dans la rue, y compris certains des grands jazzmen de l'époque tels que Charles Mingus, Dizzy Gillespie, Dave Brubeck, Duke Ellington et Charlie "Bird" Parker. Ce dernier avait même exprimé un désir ardent d’enregistrer un album avec lui, mais il est décédé peu de temps après. En hommage au grand saxophoniste, Moondog a d'ailleurs composé son célèbre Bird's Lament.

Et il n'y a pas que le jazz qui s'intéresse à Moondog. Le jeune Philip Glass, alors étudiant à la Juilliard School of Music, le découvre, ainsi que sa musique, à l’entrée du bar jazz new-yorkais Birdland. Fasciné par ce musicien au talent unique, il l'invite quelques années plus tard à vivre chez lui pendant un an, et le présente même à Steve Reich. Les deux jeunes compositeurs affirment avoir plus appris de Moondog que de leurs études à la Juilliard, allant jusqu’à le couronner de « fondateur du minimalisme » et « patriarche ».

L'influence de Moondog ne s’arrête pas aux frontières du jazz et de la musique classique contemporaine. Membre emblématique de la beat génération new-yorkaise, Moondog côtoie également Joan Baez, Ravi Shankar et Janis Joplin, ainsi que les écrivains William Burroughs et Allen Ginsburg. Sa musique et son personnage influencent même Frank Zappa et Captain Beefheart. De toutes ces influences, on comprend mieux le surnom « The Bridge » (Le Pont) donné à Moondog.  

9, le chiffre sacré

Comme si Moondog n’était pas assez excentrique, il exprime également une fascination profonde pour le chiffre 9. Il y décerne notamment un code universel né avec le son, hérité d’une intelligence surhumaine et réservé uniquement à ceux capables de le comprendre :  

« J’ai trouvé dans les neuf premières harmoniques un code qui ne peut qu'avoir été créé par un dieu, que j’appelle Megamind. Ce code non seulement confirme l’existence de Dieu […] mais il contient également des lois secrètes faisant référence à la construction cosmique […].Tout est là dans les neuf premières harmoniques. »

Cette fascination se fait ressentir à travers certains poèmes de Moondog, écrits en nonamètre iambique, et surtout dans ses compositions. L’œuvre Overtone Tree, par exemple, projet symphonique avec quatre chefs d’orchestre, est centré autour de neuf premiers harmoniques. Il compose également un canon pour mille-voix qui dure neuf heures, et Sax Pax for a Sax, œuvre pour neuf saxophones.

Ironiquement, l'homme obsédé par le chiffre 9 est mort le 8 septembre 1999...

Mort ? Pas encore !

En 1974, Moondog réalise son rêve de découvrir la patrie de ses grands maîtres en musique : l’Allemagne. Invité par le Hessischer Rundfunks Orchestra à assister au premier concert européen qui joue sa musique (concert organisé avec l’aide de son ami, organiste Paul Jordan), le Viking de la 6e avenue (« Européen en exil » selon ses propres termes) quitte l’Amérique pour le continent européen. Après une série de concerts très réussis, Moondog déclare qu’il ne retourna pas dans son pays natal, faisant des rues de Francfort, de Hambourg, et de Recklinghausen sa nouvelle maison.

C'est dans cette dernière ville que Moondog rencontre une étudiante en archéologie, Ilona Goebel. Ayant récemment découvert un album de la musique de Moondog chez son disquaire, l’étudiante souhaite absolument héberger ce compositeur fascinant chez ses parents dans le village voisin d'Oer-Erkenschwick, un « paradis pour un compositeur », selon Moondog. Goebel met rapidement fin à ses études d’archéologie pour devenir l’assistante, éditrice et productrice de Moondog. Elle devient aussi sa compagne. Ensemble, ils fondent la maison d’édition Managarm (nom d’un chien de mythologie nordique qui poursuit la lune), afin de mieux promouvoir sa musique en Europe.

Côté américain, sans aucune nouvelle ni signe de vie, les New Yorkais se demandent où est le Viking, pensent qu'il est mort et son nom devient rapidement une légende. Ce n’est qu’en 1989 que Moondog repose le pied sur le sol américain, invité au festival New Music America en tant que compositeur triomphant et reconnu.

Le Moondog hurle toujours...

Moondog est mort en Allemagne le 8 septembre 1999. Mais contrairement à de nombreux compositeurs qui tombent dans l’oubli après leur mort, la musique de Moondog survit, et découvre même un succès croissant. Grâce à des reprises après sa mort par d’innombrables musiciens, classiques ou non, comme Jimmy McGriff, Marc Bolan, Moonshake, Stereolab, et plus récemment les sœurs Labèque, le nom de Louis « Moondog » Hardin est loin d’être oublié.

Au-delà des reprises de sa musique, certains artistes puisent des éléments dans sa musique pour créer de nouvelles œuvres sur le principe d'échantillonnage. Bien que certains dénoncent le massacre de sa musique, il est important de savoir que Moondog lui-même était grand fan de ce procédé (sampler en anglais) qu'il a découvert en Allemagne dans les années 1980 (l’album Elpmas, produit en 1991, est l'anagramme du mot « sample »). Un exemple d'échantillonnage vient de Mr Scruff, producteur et DJ anglais, qui utilise un passage de Bird’s Lament en 1999 pour créer son Get a Move On, un grand succès commercial et une occasion de revaloriser la musique de Louis « Moondog » Hardin.

Sources et pour aller plus loin

Moondog - Amaury CORNUT (Le Mot et le Reste, 2014)

Musiques expérimentales : Une anthologie d'enregistrements emblématiques - Philippe ROBERT (Le mot et le reste, 2007)