10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Benjamin Britten

Compositeur précoce, ami de Chostakovitch, pianiste et chef d'orchestre, Benjamin Britten est l'une des figures les plus représentatives de la musique anglaise.

10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Benjamin Britten
Benjamin Britten sur la plage d'Aldeburgh en 1964, © Getty

« Un goût pour le mauvais goût, une simplicité fondée sur l’ignorance, immaturité qui se veut clairvoyance, et un manque de capacité technique ». C’est en ces termes que le philosophe et musicologue Theodor Adorno qualifie la musique de Benjamin Britten (1913-1976).

D’autres, au contraire, y décèlent une grande profondeur, comme Leonard Bernstein selon qui, « si vous l’entendez réellement [la musique de Britten], et ne l’écoutez pas simplement de manière superficielle, vous prenez conscience de quelque chose de très sombre ».

Il faut dire que par ses choix de vie comme ses orientations musicales, Britten n'a pas toujours fait l’unanimité. Voici 10 (petites) choses qui révèlent un personnage complexe.

Des premiers pas de compositeur précoces

A sept ans Benjamin Britten reçoit ses premiers cours de piano, encouragé par sa mère. Passionnée de musique, elle organise régulièrement des soirées où elle accueille des artistes.

Très vite, le jeune garçon s’essaye à la composition. Il invente des airs qu’il réutilise quelques années plus tard dans sa Simple Symphony, petit chef-d’œuvre considéré par son auteur comme un « pêché de jeunesse ». A l’audition de la suite symphonique The Sea de Frank Bridge, le musicien âgé de 11 ans reçoit un véritable choc musical. Ce concert lui révèle sa vocation : il sera compositeur !

Il entame alors ses études de composition avec Frank Bridge lui-même, puis intègre en 1929 le très réputé Royal College of Music de Londres. Malgré le prestige de l’institution, le jeune musicien ne lui manifeste que peu d’estime, déçu par l’enseignement prodigué. Pour compléter sa formation, il se rend aux concerts des Proms où il découvre les musiques de Gustav Mahler, d’IgorStravinsky et d'ArnoldSchoenberg.

Son amitié avec Chostakovitch

En 1968, Britten est dédicataire de la 14e Symphonie de Dmitri Chostakovitch à qui il dédie à son tour son opéra The Prodigal Son. Cette dédicace mutuelle est la marque d’une amitié qui dure depuis huit ans. Si la rencontre entre les deux musiciens est tardive (il a 57 ans), Britten est dès sa jeunesse influencé par la musique de son confrère, avec lequel il partage un goût pour le sarcasme et la parodie, mais aussi une vision pessimiste de l’humanité.

Pour autant, la musique de Chostakovitch n’est pas la seule à stimuler sa créativité. Il s’inspire aussi bien de son illustre prédécesseur Henry Purcell, qu’il considère comme un modèle absolu, que de Gustav Mahler, dont il admire le lyrisme exacerbé et les climats sombres. Ou encore de la musique orientale, qu’il découvre lors d’un voyage à Bali et au Japon en 1956.

Son rapport à l’enfance

Une figure est omniprésente dans l’œuvre de Britten : celle de l’enfant. Personnage incompris, maltraité dans ses opéras : Peter Grimes, Billy Bud, The Turn of the Screw, Death in Venise. Il peut aussi être destinataire : The Young Person's Guide to the Orchestra ou interprète de nombreuses œuvres : Let’s Make an Opera, Noyes Fludde, Saint Nicolas, Children’s Crusade.

Les choix du musicien ne sont pas bien acceptés par tous et, en 1949, son opéra pour enfants Let’s Make an Opera éloigne Britten de nombreux compositeurs contemporains et d’une partie de la critique qui ne comprennent pas qu’il « s’abaisse » à écrire ce type de musique.

De plus, la prédilection de Britten pour le thème de l’enfance n’est pas sans poser de questions quant à ses relations avec les jeunes garçons. D’après ses biographes, il a en effet montré une attirance – platonique – pour plusieurs adolescents.

Scène de Let's Make an Opera, de Benjamin Britten, Aldeburgh Festival, 9 juillet 1949
Scène de Let's Make an Opera, de Benjamin Britten, Aldeburgh Festival, 9 juillet 1949, © Getty

Il partage sa vie et sa musique avec Peter Pears

A 23 ans, Britten fait une rencontre déterminante tant pour sa vie musicale que privée avec le ténor britannique Peter Pears. Celui-ci deviendra en effet son compagnon jusqu’à sa mort. Il est également son inspirateur et le dédicataire de plusieurs œuvres (Seven Sonnets of Michelangelo, Death in Venise…).

Dans l’Angleterre des années 1930 très marquée par le puritanisme, le choix d’assumer publiquement son homosexualité pour un compositeur à la carrière très officielle est particulièrement courageux. Pour Britten, il s’agit de montrer qu’au-delà des différences, sa musique peut toucher tout le monde.

Britten pacifiste

En 1939, juste avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale, Britten et Pears décident de s’exiler aux Etats-Unis, où ils restent trois ans. Profondément pacifiste, voire antimilitariste, Britten obtiendra le statut d’objecteur de conscience à son retour en Grande-Bretagne.

L’engagement du compositeur en faveur de la paix imprègne plusieurs de ses œuvres comme le War Requiem, créé en 1962 lors de l’inauguration de la reconstruction de la cathédrale de Coventry, détruite pendant la guerre.

L’appel du large

Mis à part son séjour aux Etats-Unis, entre 1939 et 1942, Benjamin Britten habite toute sa vie dans sa région natale, le Suffolk, dans l’est de l’Angleterre. Né à Lowestoft, un port de pêche, il emménage ensuite avec Peter Pears à Aldeburgh, un village portuaire dans lequel il restera jusqu’à la fin de sa vie. Cette proximité avec le monde maritime se ressent dans plusieurs de ses œuvres.

Ainsi, son opéra le plus connu, Peter Grimes (1945), prend pour décor le Bourg (The Borough), un village de pêcheurs sur la côte est de l’Angleterre, tandis que dans BillyBudd (1951), écrit d’après le roman éponyme d’HermanMelville, le personnage principal est un marin.

Benjamin Britten sur un bâteau en compagnie d' Edward Morgan Forster et de Peter Pears, 1949
Benjamin Britten sur un bâteau en compagnie d' Edward Morgan Forster et de Peter Pears, 1949, © Getty

La musique au service des mots

Avec pas moins de 15 ouvrages scéniques et 35 cycles de mélodies ou cantates sacrées, Britten a beaucoup écrit pour la voix. Cette dernière le fascine car elle véhicule la poésie. Or, les mots sont primordiaux chez ce compositeur qui accorde une grande importance au choix de ses textes.

Bien qu’elle ne revête pas de virtuosité ostentatoire, la musique de Britten est réputée difficile à chanter. Sans doute parce qu’elle n’est pas écrite pour mettre en valeur la voix mais pour l'utiliser comme un outil au service de l’expression des pensées les plus sombres de ses personnages tourmentés.

Britten discutant de l'arrangement de Peter Grimes avec Eric Crozier, metteur en scène de cet opéra et l'un des principaux librettistes de Britten, juin 1945.
Britten discutant de l'arrangement de Peter Grimes avec Eric Crozier, metteur en scène de cet opéra et l'un des principaux librettistes de Britten, juin 1945. , © Getty

Britten fait son cinéma

Au début de sa carrière, Britten est engagé pour composer la musique d’un film publicitaire produit par la General Post Office Film Unit. Cette première commande sera suivie d’une trentaine d’autres pour des documentaires, entre 1935 et 1939 :

« Il me fallait travailler vite, me forcer lorsque je n’en n’avais pas envie et m’habituer à composer dans certaines circonstances […]. Je n’étais pas supposé écrire des partitions pour grand orchestre, mais pour six ou sept instruments et en trouver qui produisent les effets adaptés à chaque film » (1936).

La méthode de travail mise au point pour réaliser ces ouvrages sera par la suite très utile à Britten, lorsqu’il fondera l’EnglishOpera Group, en 1946, constitué d’une petite équipe de chanteurs et musiciens et disposant de faibles moyens de production.

Un pianiste ambigu

Comme en témoignent plusieurs enregistrements, Britten était un excellent pianiste.

Cependant, bien que le piano soit présent dans nombre de ses compositions (musique de chambre, cycles de mélodies, musique d’orchestre, opéras), Britten a peu écrit pour cet instrument seul. Il ne lui a en effet consacré que cinq valses de jeunesse, composées entre 1923 et 1925, la suite Holiday Diary (1934) et la Sonatina romantica (1940), considérant le piano comme un instrument froid et atone.

Une reconnaissance officielle

« Il était le premier compositeur Britannique à capter et à garder l’attention des musiciens et de leur public dans le monde entier, aussi bien qu’à la maison […] » (The Times, 6 décembre 1976).

Si les choix musicaux de Britten n’ont pas toujours fait l’unanimité, son langage unique a pour autant été reconnu à sa juste valeur et fut salué officiellement à plusieurs occasions. Il a ainsi reçu de nombreuses distinctions parmi lesquelles celle de « Companion of Honour » en 1952, l’Ordre du Mérite en 1965 ou encore la médaille d’or de la Royal Philharmonic Society en 1961. Il a même été anobli à titre posthume par la reine d’Angleterre qui le nomma baron d’Aldeburgh, faisant de lui le premier – et seul à ce jour – compositeur à porter le titre de Lord.

Plus récemment, en 2003, le village où Britten et son compagnon, Peter Pears, avaient élu domicile lui a également rendu hommage avec l’inauguration d’une sculpture. Celle-ci, toute en acier, mesure pas moins de quatre mètres de haut. Dénommée Scallop, elle prend la forme d’une coquille Saint-Jacques et est assortie d’une citation tirée de Peter Grimes : « I hear those voices that will not be drowned » (« J’entends ces voix qui ne seront pas noyées »).

Scallop, sculpture de Maggi Hambling sur la plage d'Aldeburgh, Suffolk, Angleterre
Scallop, sculpture de Maggi Hambling sur la plage d'Aldeburgh, Suffolk, Angleterre, © Getty

Pour en savoir plus

Humphrey Carpenter, Benjamin Britten, A Biography, Londres, Faber and Faber, 1992.
Xavier De Gaulle, Benjamin Britten ou l’impossible équation, Paris, Actes Sud, 1996.
Peter Evans, The Music of Benjamin Britten, Oxford, Clarendon Press, 1996.
Jean-Paul Matot, « Art, créateurs et passion. Quelques variations sur l’amour des enfants », Cahiers de psychologie clinique, n° 19, 2002, p. 119-151.
Tony Palmer, Benjamin Britten, A Time There Was…, Isolde Films, 2008.