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Tchaïkovski : Symphonie n°6 "Pathétique"

Durée : 46 minutes

Santtu-Matias Rouvali dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France dans la 6e symphonie "Pathétique" de Tchaïkovski.

Structure

  1. Adagio - Allegro non troppo

  2. Allegro con grazia 

  3. Allegro molto vivace

  4. Finale. Adagio lamentoso

Les six symphonies de Tchaïkovski peuvent aisément se répartir en deux ensembles. Les trois premières, plus variées d’atmosphère et d’inspiration, sont encore des œuvres de relative jeunesse et d’insouciance créatrice. À partir de la Quatrième, Tchaïkovski exprime ses obsessions : l’angoisse métaphysique le ronge ; la vraie-fausse symphonie Manfred (1885) participe de la même sensibilité. Sans trop solliciter l’anecdote, on peut noter que la Quatrième Symphonie est entreprise en mai 1877, au moment où Antonina Ivanovna Milioukova, une des étudiantes de Tchaïkovski, persuade celui-ci de l’épouser ; mauvaise bonne nouvelle qui intervient alors que le compositeur, homosexuel notoire mais honteux, essaye de donner à la société de son temps tous les gages de la respectabilité. Cette année 1877, enfin, est celle qui voit Tchaïkovski commencer d’entretenir une correspondance passionnée avec la lointaine et protectrice Nadejda von Meck, liaison singulière qui durera quatorze années. C’est à elle, femme idéale, compréhensive et adorée, qu’il parlera le plus volontiers du fatum, « cette force fatidique qui empêche l’aspiration au bonheur d’aboutir, qui veille jalousement à ce que notre félicité ne soit jamais parfaite, qui reste suspendue au-dessus de notre tête comme une épée de Damoclès et perpétuellement verse le poison dans notre âme ».

Plus de dix années séparent la composition de la Quatrième et celle de la Cinquième Symphonie ; cinq ans sépareront celle-ci de la Sixième. Entre-temps, Tchaïkovski n’a rien résolu ; il est toujours habité par les mêmes hantises contradictoires, malgré l’échec de son mariage qui a dissipé toutes les illusions et tous les mensonges. Il avoue même à sa protectrice : « Il me semble que je n’ai plus la facilité d’autrefois. » Le destin n’est pas pour autant chez Tchaïkovski un procédé dramatique facile mais un sentiment cruellement éprouvé. Annoncé par des fanfares éclatantes et menaçantes dans la Quatrième Symphonie, il est exprimé d’une manière plus malléable et plus insidieuse dans la Cinquième, qui aboutira au délitement sentimental de la Sixième, très opportunément baptisée « Pathétique »

Cette dernière symphonie est aussi le chant du cygne de Tchaïkovski. Elle succède à une symphonie laissée inachevée, dont le matériau servira au Troisième Concerto pour piano et orchestre (ces esquisses ont été publiées à titre posthume sous le titre « Septième Symphonie »), et se voit pourvue d’un argument qui ne doit pas être dévoilé. « À l’époque de mon voyage [à Odessa], j’ai eu l’idée de composer une autre symphonie, à programme cette fois, mais un programme qui doit rester une énigme pour tous – qu’ils essayent de deviner ! La symphonie sera simplement intitulée Symphonie à programme (n° 6). Ce programme est imprégné de sentiments subjectifs, et, assez souvent pendant mon voyage, en composant ma symphonie dans ma tête, j’ai versé des larmes abondantes », écrit le compositeur à son neveu Vladimir (Bob) Davidov, qui sera le dédicataire de l’œuvre. 

Comme tous les programmes réels ou imaginaires de Tchaïkovski toutefois, celui-ci pourrait se résumer à quelques phrases sur la douleur de vivre, les amours impossibles, la culpabilité, le pressentiment de la mort, etc. De fait, le musicien mourra le 6 novembre, quelques jours après la création de sa symphonie : victime du choléra, selon la version officielle ; poussé au suicide, selon d’autres sources, pour avoir dévoyé un jeune homme de la noblesse russe trop proche du tsar. Pleine d’effusion et de pathos, cette symphonie est cependant moins démonstrative que la Cinquième. Elle est portée par une sincérité poignante et par une volonté de renouveler le genre, qui font sa grandeur. « Du point de vue de la forme il y aura beaucoup de choses nouvelles, le finale notamment ne sera plus un bruyant allegro, mais un adagio », prévient Tchaïkovski. 

Le premier mouvement fait alterner les clameurs et les confessions, les éclats et les périodes d’abattement. À un premier thème exposé par le basson, sur lequel s’appuiera le début de l’Allegro, répond un motif plus lyrique, qui va nourrir tout le développement avec, au détour d’un grand moment d’angoisse, la citation d’une phrase du Requiem orthodoxe (« Qu’il repose avec les saints »). 

Le deuxième mouvement est indiqué « con grazia » : c’est en effet un morceau d’une grâce ineffable, valse à cinq temps à la fois mélancolique et irrésistible. Au milieu, une séquence attristée, avec des timbales funèbres et comme la présence furtive d’un héros qui bat lentement en retraite, rend la musique encore plus étreignante. Contraste soudain avec le prodigieux scherzo, conçu comme une marche qui avance sans répit, dans un crépitement instrumental inquiétant. Longtemps contenue dans la nuance piano, la marche trouve à la fin son éclat dans une manière de triomphe de la volonté prête à basculer dans la folie. 

Le dernier mouvement justifierait à lui seul l’intitulé de la symphonie. C’est un chant d’adieu tantôt éploré, tantôt à la recherche d’une phrase consolatrice, qui bien sûr progresse avec une tension croissante, et se termine sur un choral de cuivres qu’on a pu analyser comme un requiem intime. On précisera que le sous-titre de la symphonie, « Pathétique », n’est pas dû à l’initiative d’un éditeur zélé ou avide de spectaculaire, mais à Modest, le frère du compositeur : ce dernier l’accepta sans réserve.

Santtu-Matias Rouvali dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France dans un programme réunissant Sibelius, Tchaïkovski et Bryce Dessner.
L'intégrale du concert
Concert Bryce Dessner / Santtu-Matias Rouvali
Grande salle Pierre Boulez-Philharmonie,Paris