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Sibelius : Concerto pour violon et orchestre en ré mineur op. 47

Durée : 36 minutes

Sous la direction de Mikko Franck, l'Orchestre philharmonique de Radio France joue le "Concerto pour violon et orchestre en ré mineur" op. 47 de Jean Sibelius avec Hilary Hahn. Concert donné en direct de l'Auditorium de la Maison de la Radio à Paris

Quatre ans avant la mort du violoniste Joseph Joachim (1831-1907), qui inspira nombre de partitions du XIXe  siècle, Jean Sibelius se met à la composition de son propre Concerto pour violon et orchestre, conçu entre ses Deuxième et Troisième Symphonies. Mais contrairement à celui de Brahms, par exemple, ce concerto ne fut pas écrit à l’intention de Joachim ni créé par lui. On l’entendit une première fois en 1903, puis il fut donné dans sa version définitive le 19 octobre 1905, à Berlin, sous la direction de Richard Strauss, avec le soliste Karl Halir. L’œuvre témoigne du désir de Sibelius de donner à son effusion une vigueur, une densité à cent lieues du sentimentalisme d’un Glazounov (dont le Concerto pour violon date aussi de 1903). Sibelius, qui était lui-même un brillant violoniste, s’empare ici d’une des formes les plus traditionnelles qui soient, en respecte le déroulement tripartite (un premier mouvement rhapsodique, une cantilène sublime, un rondo bondissant), mais le nourrit d’une inspiration toute d’étrangeté et de dépaysement. Nielsen, huit ans plus tard, tentera de renouveler la forme (en deux parties de deux mouvements chacune) mais sans aboutir au même épanouissement. C’est qu’on est là au cœur d’un univers musical à la fois en transition et en maturation. Sibelius, en 1904, s’installe d’ailleurs à Järvenpää, à une trentaine de kilomètres au nord d’Helsinki, dans une maison qu’il ne quittera plus, comme s’il voulait trouver un cadre nouveau, fait de solitude et d’exigence, à sa nouvelle inspiration. 

Sibelius ne chercha jamais à être niaisement moderne. Il était de son temps, c’est-à-dire de son temps propre, et non pas de celui qui lui fut imposé un beau jour par sa naissance. Quand on lui demanda, en 1914, quel compositeur de l’époque il estimait le plus grand, sa réponse fut sans ambiguïté : « Schoenberg. Mais j’aime aussi ma propre musique. » Il est vrai aussi que Sibelius, peu soucieux qu’il était de s’abandonner au conformisme des modes et au terrorisme de ce-qui-se-fait, fut victime d’une incompréhension tout aussi grande de la part de ceux, animés des meilleurs sentiments du monde, qui ne virent jamais en lui que le musicien du réveil national finlandais. Car enfin, la musique de Sibelius est déconcertante à plus d’un titre. Voilà un compositeur qui vécut fort longtemps (de 1865 à 1957) mais qui s’arrêta (officiellement) de composer trente ans avant sa mort ; contemporain de Nielsen, de Mahler, de Richard Strauss, de Debussy, de Dukas et d’Albéric Magnard, il mourut douze ans après Bartok, six ans après Schoenberg. En même temps, voilà une musique venue du Nord mais qui, même si elle paraît saturée de maelströms et de secousses telluriques, de bruissements microscopiques et d’horizons largement ouverts, n’est point sottement imitative. L’inspiration de Sibelius a quelque chose de grisant et d’austère à la fois qui la tient éloignée de tout pittoresque. On sait que sa Quatrième Symphonie (1911), exemple extrême, fut qualifiée de partition « cubiste », ce qui laisse rêveur, et on se mit alors à parler de « musique du XXIe  siècle » pour un compositeur que beaucoup, cependant, n’osèrent jamais mettre à l’égal des plus grands novateurs du XXe  tels que Debussy, Stravinsky ou Schoenberg. 

Mauvaise foi ? Aveuglement ? 

S’il est lui-même dès ses premières œuvres, Sibelius est aussi en quête perpétuelle de son devenir. Le Concerto pour violon inaugure à cet égard une phase plus abstraite dans sa production, que poursuivra la Troisième Symphonie. Une phase plus mélancolique aussi : la célèbre et triomphale Finlandia (1900) est encore une page nationaliste, dans l’esprit d’un certain XIXe  siècle, alors que 1903 voit aussi la composition de la musique de scène pour La Mort d’Arvid Järnefelt, qui comprend la Valse triste. 

Le Concerto pour violon de Sibelius n’a ainsi rien de folklorique ni de géographique. Sa vocation n’est pas d’évoquer le passé glorieux de la Finlande ni de décrire sa belle nature. Quoi de plus singulier en effet que son premier mouvement, typique de cette énergie concentrée, en perpétuelle métamorphose ? L’atmosphère de ballade, l’abondance thématique, les deux cadences du soliste (une première, relativement brève, arrive assez rapidement ; une seconde, plus développée, intervient vers le milieu du mouvement, ce qui lui donne un relief très particulier), le rôle dévolu à l’orchestre (qui ne se contente pas d’accompagner le soliste), la conclusion même du mouvement, qui se poursuit avec un élan toujours renouvelé alors qu’on attendrait une fin plus abrupte, tout fait de cette page une suite d’inventions et de surprises émerveillantes, comme si la musique, adoptant les sentiers les plus buissonniers, prenait forme devant nous. L’orchestre dessine ici des paysages âpres dans lesquels le violon vient méditer et chanter tour à tour. Ils possèdent chacun leur corpus thématique et n’évoluent pas selon l’aimable dialogue des concertos habituels. 

Le mouvement lent déroule sa longue mélodie de vingt mesures avec effusion, s’élève vers le chant sans jamais devenir sentimental, et s’achemine peu à peu vers des régions plus menaçantes. Où sont les « cantilènes creuses » qu’y entendait Antoine Goléa ? Quant au finale, d’une grande énergie rythmique, il fait danser le soliste sur un ostinato très martelant de l’orchestre. Tout en sacrifiant à la forme du rondo, cette page multiplie les intentions virtuoses. L’œuvre s’achève dans une atmosphère à la fois généreuse et tendue, jusqu’à la conclusion tempétueuse suivie in extremis par la  6 7 phrase finale, lumineuse et péremptoire, du soliste. On connaît le mot de Sibelius : « Je crois en la civilisation » – et l’affirmation péremptoire de René Leibowitz : Sibelius ? « Le plus mauvais compositeur du monde » ! Il suffit d’écouter ce concerto, l’un des plus beaux du XXe siècle tout entier – avec celui d’Alban Berg – pour mesurer ce qui sépare un créateur d’un idéologue.

Sibelius et Berlioz par Hilary Hahn et l'Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé par Mikko Franck
L'intégrale du concert
Sibelius et Berlioz par Hilary Hahn et l'Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé par Mikko Franck
Maison de la Radio, Paris
Compositeur
Jean Sibelius
Jean Sibelius