Sessions studio
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Saint-Saëns : Le Carnaval des animaux (tr. Shin-Young Lee)

Durée : 22 minutes

L'organiste Shin-Young Lee a transcrit le Carnaval des animaux de Saint-Saëns pour orgue. Elle interprète cette composition sur l'orgue de l'auditorium de la Maison de la Radio. Concert enregistré le 19 décembre 2018.

« …il ne suffit pas de dire que j’ai été organiste pour prouver que j’ai tort… » (Harmonie et Mélodie, 1885). Car Saint-Saëns, excellent et piquant écrivain, était également organiste, virtuose parmi les plus accomplis de son temps et grand interprète de la Fantaisie et Fugue sur « Ad nos, ad salutarem undam  » de Liszt. Il fut titulaire de Saint-Merry puis de la Madeleine, avant de se retirer et de n’être plus qu’« honoraire » à Saint-Séverin. Son œuvre d’orgue est d’ailleurs abondante et de qualité. S’il ne fut pas le premier compositeur français à écrire des préludes ou des fugues pour orgue, l’ampleur de ses triptyques op. 99 et 109, répondant aux exigences du binôme prélude et fugue tel que pratiqué par Bach ou Mendelssohn, demeure unique dans les annales de la musique française d’orgue du XIXe  siècle, ouvrant la voie aux Préludes et Fugues op. 7 d’un Marcel Dupré (1912). Ce n’est toutefois pas une œuvre originale pour orgue de Saint-Saëns que Shin-Young Lee a choisi de faire entendre, mais sa propre transcription de l’un des chefs-d’œuvre les plus populaires du musicien.

Enfant prodige, pianiste virtuose, d’emblée célèbre donc jalousé, professeur recherché (Fauré, Messager), musicologue distingué, magnifique orchestrateur admiré de Ravel, farouche et actif défenseur de la musique française et pourtant ouvert aux formes d’art venues d’ailleurs, Saint-Saëns s’essaya aux genres les plus divers. Taxé d’académisme par la jeune école éprise davantage de liberté que d’érudition (Debussy), lui a-t-on assez reproché les trois splendides Sonates pour vents (hautbois, clarinette, basson) et piano « commises » à Paris au printemps 1921 : son testament musical, l’année de sa mort à Alger, au prétexte qu’elles n’étaient pas en phase avec ladite époque ! Légèrement antérieur et inachevé (1915-1917 pour les trois qu’il put terminer), le projet des Six Sonates pour divers instruments de Debussy n’en était pourtant guère éloigné (mais qui se risquerait à qualifier Debussy de passéiste ?), avec déjà l’idée du retour au XVIIIe  siècle, au sens d’un « retour vers le futur » : Saint-Saëns, presque néoclassique, annonçait Poulenc plus qu’il ne rompait avec son temps.

L’ironie du sort veut que son nom ait particulièrement survécu à travers une œuvre sans numéro d’opus, aussi peu conventionnelle que possible et qu’il refusa de faire exécuter en public de son vivant (après sa mort, tant que l’on voudrait) : Le Carnaval des animaux. Il y apparaît sous son jour le moins académique, le plus subtilement critique, parfois acerbe, toujours superbement musicien, d’un esprit pétillant et inventif, d’une verve et d’un raffinement des plus séduisants. Composée en Autriche dans les premières semaines de 1886, cette Grande fantaisie zoologique fut créée à Paris, en privé, le 9 mars (Mardi gras !) chez le violoncelliste Charles Joseph Lebouc – avec Paul Taffanel à la flûte et Charles Turban à la clarinette (tous deux cofondateurs en 1879 de la Société de Musique de chambre pour instruments à vent), Louis Diémer et le compositeur aux deux pianos – avant d’être reprise le 2 avril chez Pauline Viardot, sœur de la Malibran, à l’intention de Liszt ! L’œuvre est contemporaine de la magistrale Troisième Symphonie op. 78 « avec orgue », dédiée à Liszt, son dernier mot dans le domaine symphonique : « J’ai donné là tout ce que je pouvais », commande de la très officielle Société Philharmonique de Londres créée le 19 mai dans la capitale anglaise – un autre univers.

Saint-Saëns avait naturellement interdit la publication du Carnaval, mais il autorisa celle du Cygne, en 1887, « noble bêtise » à faire pleurer les pierres dédié à Lebouc, ainsi que son utilisation par le chorégraphe Michel Fokine pour Anna Pavlova : La Mort du cygne (1905). Après la disparition du musicien, le 16 décembre 1921, le grand public n’eut guère à attendre pour découvrir cette petite merveille dans son intégralité : Gabriel Pierné en dirigea la création le 25 février 1922. Flûte (également piccolo), clarinette, xylophone, célesta, deux pianos, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse : l’« orchestre » est aussi insolite que l’instrumentation pure et raffinée, toute de fantaisie et de savoureuse justesse de ton. Saint-Saëns se moque des autres (les Tortues trahissent le quadrille d’Orphée aux enfers d’Offenbach – soit un french cancan lentissimo ; « Ballet des sylphes » de La Damnation de Faust de Berlioz, la contrebasse prêtant sa démarche à L’Éléphant ; Pianistes, gauches et tout sauf virtuoses), mais aussi de luimême : Fossiles cite sa propre Danse macabre, comme s’il avait eu le sentiment qu’il durerait et composerait jusqu’au bout, « anachronisme » que bien des jeunes loups ne surent lui pardonner. Au fil du temps, différentes plumes ont concocté des textes de liaison faisant écho à l’époque de l’interprétation de l’œuvre. Ceux de l’humoriste Francis Blanche sont restés dans les mémoires, suivis notamment de Smaïn, François Rollin ou Éric-Emmanuel Schmitt.

Est-ce pour rendre hommage à Saint-Saëns qui, en 1908, fut l’un des premiers compositeurs de musiques de films : L’Assassinat du duc de Guise d’André Calmettes (réalisation) et Charles Le Bargy (direction d’acteurs et interprète d’Henri III), ou simplement en raison de l’intangible beauté de la musique, toujours est-il que la pièce centrale du Carnaval : Aquarium, évocation féerique de l’élément liquide, avec célesta associé à la flûte, aux cordes et aux deux pianos, est devenu le sonal du Festival de Cannes… 

Texte de Michel Roubine

Orgue Grenzing de Radio France
L'intégrale du concert
Saint-Saëns : Le Carnaval des animaux (tr. Shin-Young Lee)
Auditorium de la Maison de la Radio (Paris)