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Prokofiev : Roméo et Juliette, suite

Durée : 38 minutes

Cristian Măcelaru dirige l'Orchestre national de France dans une suite extraite de Roméo et Juliette, composée par Serge Prokofiev en 1936. Extrait du concert donné le 22 avril 2021 à la Maison de la Radio.

Au moment où Serguei Radlov, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre académique d’État de Léningrad, commande la musique du ballet Roméo et Juliette à Prokofiev, Shakespeare suscite un grand intérêt en Russie. Le régime soviétique voit de plus dans l’histoire des amants de Vérone le symbole d’une jeunesse avide de liberté et de nouveauté, qui veut se débarrasser des conventions bourgeoises.

Le ballet, par sa durée (deux heures et demie), s’éloigne des œuvres de Stravinsky du début du siècle, qui ne dépassaient guère la demi-heure, destinées aux Ballets russes de Diaghilev (L’Oiseau de feu, Petrouchka, Le Sacre du printemps). Prokofiev, qui a lui aussi collaboré avec Diaghilev pour des ballets créés à Paris (Chout, Le Pas d’acier et Le Fils prodigue), renoue avec une tradition héritée de Tchaïkovski et Petipa.

Le scénario a été élaboré en collaboration avec Serguei Radlov, le dramaturge Adrian Piotrovski et le chorégraphe Leonid Lavroski. De nombreuses scènes de la pièce ont été supprimées, tandis que d’autres ont été inventées, afin d’ajouter des morceaux de caractère, purement chorégraphiques. Mais la musique est surtout au service de l’action, elle caractérise les personnages dont elle souligne l’évolution psychologique au moyen de différents leitmotive.

Prokofiev compose la musique en 1935, mais des difficultés administratives et des dissensions avec Lavroski retardent la création de l’œuvre, donnée le 30 décembre 1938 seulement, à Brno. Le ballet (opus 64) n’est représenté en Russie que le 11 janvier 1940, au théâtre Kirov de Leningrad. Dès 1936, le compositeur en avait cependant tiré deux « Suites symphoniques en sept parties » (opus 64 bis et 64 ter), qui ont été créées avant le ballet, respectivement en 1936 et 1937. En 1946, année où Roméo et Juliette est enfin dansé au Bolchoï de Moscou, il écrit une troisième suite, opus 101.

Prokofiev a retenu les scènes principales de son ballet et les a condensées, éliminant la plupart des répétitions et reprises musicales, simplifiant par moments l’orchestration initiale. Il a regroupé des morceaux colorés et contrastés, sans « résumer » l’action ni respecter son déroulement chronologique : la première suite se termine par La Mort de Tybalt, la deuxième par Roméo sur la tombe de Juliette. Mais les suites sont autant de réservoirs à partir desquels il est possible de varier à l’infini les combinaisons.

Les mouvements de danse, de pur divertissement permettant à la tension de se relâcher, alternent avec des scènes lyriques, qui décrivent les principaux personnages, ou encore avec des scènes d’une très forte intensité dramatique. Les contrastes du théâtre shakespearien se retrouvent ici : la naïveté candide de Juliette enfant côtoie la gravité paisible du Père Lorenzo ; la fantaisie des Masques, la sensualité et l’exaltation amoureuse de Roméo et Juliette, lors de la célèbre « scène du balcon ». Sans jamais pasticher un style ancien, Prokofiev compose une musique qui peint un univers où les sentiments sont exacerbés et les passions extrêmes. Il évoque l’atmosphère de la Renaissance italienne, avec son raffinement mais aussi sa violence, comme dans La Mort de Tybalt, où une toccata haletante décrit le duel entre Roméo et le cousin de Juliette ; la fin de la scène, un des sommets tragiques du ballet, fait entendre des harmonies âpres et dissonantes.

Attaché à ses personnages (à tel point qu’il avait envisagé de modifier le dénouement : Juliette se serait réveillée un peu plus tôt et l’action aurait eu une fin heureuse !), il s’abandonne à un lyrisme flamboyant, utilisant une orchestration chatoyante et incandescente. Si la musique de Prokofiev a tenté et inspiré tant de chorégraphes, c’est bien parce qu’elle exprime des sentiments universels et éternels, représente de façon directe le drame et traduit la vérité psychologique de personnages profondément émouvants, justifiant un succès jamais démenti.

Roussel, Rachmaninov et Prokofiev par l'Orchestre national de France
L'intégrale du concert
Roussel, Rachmaninov et Prokofiev par l'Orchestre national de France
Auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique
Compositeur·rice
Sergueï Prokofiev
Sergueï Prokofiev