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Fabien Waksman : Night Windows : III. Radiance, Blue

Karol Mossakowski crée pour la première fois Night Windows : III. Radiance, Blue, commande de Radio France au compositeur Fabien Waksman. Concert enregistré à l'auditorium de la maison de la radio.

Auteur d’un vaste catalogue, qu’il s’agisse d’orchestre (également en tant qu’orchestrateur : Le Tombeau de Ravel, musique d’Olivier Greif pour piano à quatre mains), de musique de chambre ou de musique vocale – dont plusieurs opéras destinés au jeune public –, Fabien Waksman n’avait encore jamais abordé l’orgue. Il explique : « Pour être honnête, j’ai mis de longues années à apprécier cet instrument, et je me sens enfin prêt à écrire pour lui. Cela peut paraître paradoxal, compte tenu du fait que certains des musiciens qui m’ont le plus marqués sont organistes (Thierry Escaich par exemple), et j’ai eu au Conservatoire de Paris [classe d’harmonie] de nombreux élèves organistes particulièrement doués (comme Karol, ou Thomas Ospital qui l’a précédé à Radio France). J’ai longtemps cru que ma musique n’était pas adaptée à un instrument tel que l’orgue. Il m’a fallu explorer de nouvelles voies et croire en mes capacités pour parvenir à le faire. Après avoir travaillé avec Karol, mon affection pour l’orgue n’a fait que grandir, et il me semble probable que j’écrive de nouveau pour cet instrument si riche de possibilités.

Mon projet initial consistait en un triptyque de courtes pièces. Celles-ci se sont cependant révélées beaucoup plus développées que prévu, ce qui explique pourquoi Karol ne jouera pas les trois lors du concert du 22 décembre mais seulement la troisième. Pour ces pièces, je me suis inspiré des toiles de Richard Pousette-Dart (1916-1992), peintre américain du XXe  siècle rattaché au mouvement de l’expressionnisme abstrait dont faisaient notamment partie Pollock et Rothko. Peintre très important aux États-Unis, Pousette-Dart est malheureusement quasiment inconnu en France. J’ai découvert ses œuvres par hasard en 2007, lors d’un séjour à Venise. Le musée Guggenheim vénitien proposait une rétrospective sur Pousette-Dart que je suis allé voir par curiosité. Et ce fut un vrai coup de foudre. J’ai su immédiatement que je travaillerais un jour en m’inspirant de cet artiste. Là encore, il m’a fallu de nombreuses années pour m’en sentir capable. […] Parmi les toiles de Pousette-Dart, j’aime particulièrement celles qu’il a conçues à partir des années 1960 et jusqu’à sa mort. S’éloignant de l’expressionnisme abstrait et de Pollock, Pousette-Dart a mis au point une technique proche de celle des pointillistes français, technique dont il s’est servi pour donner à ses toiles un aspect vibratoire, cosmique, mouvant. On a l’impression d’entrer dans ses toiles, l’expérience devient physique, on est comme happé à l’intérieur de la vision de l’artiste. Pousette-Dart était aussi photographe, et il révèle dans ses carnets que c’est le grain de la photographie qui lui a donné l’idée de peindre ainsi.

Je suis un compositeur très visuel. Quand je compose, il me semble toujours «voir» quelque chose. J’ai le sentiment que j’essaie dans mes œuvres de transmettre à mes auditeurs ce que je vois. De même Pousette-Dart considérait ses toiles presque comme des fresques musicales. Dans ces conditions il n’est pas étonnant que je me sois senti proche de ce peintre avec lequel je partage de nombreux traits de caractère. J’ai décidé d’appeler mon triptyque Night Windows. En effet Pousette-Dart a peint de nombreuses toiles qu’il a intitulées Windows. Pour lui une toile était comme une fenêtre s’ouvrant sur l’inconnu, cet inconnu étant tout autant notre univers intérieur que l’immensité du cosmos. J’ai choisi de m’inspirer de trois toiles datées de 1974 : 1. Hieroglyph, Black, 2. Genesis, Red, 3. Radiance, Blue (en réalité le titre original de la première est Hieroglyph, Number 2, Black, celui de la deuxième Presence, Genesis). Hieroglyph, Black est une pièce fondée sur la vibration et le scintillement. Le temps y semble souvent mouvant, se contractant et se dilatant tour à tour, voire se figeant afin de donner une impression d’immensité trop grande pour être appréhendée, à la fois fascinante et inquiétante. Genesis, Red est une pièce extrêmement véloce, d’aspect virtuose, en forme d’orgie magmatique. Radiance, Blue est une grande progression, un voyage cosmique vers une source de lumière mystérieuse à travers un infini bleuté. La toile de Pousette-Dart est construite sur l’idée d’un point focal puissamment lumineux. La composition du tableau invite naturellement le spectateur à entrer dans ce monde bleu et à voguer jusqu’au point central. De même, dans ma pièce, l’auditeur est irrésistiblement transporté depuis les premières notes jusqu’à l’éclat sonore final. Deux éléments vont irriguer l’ensemble du discours : un ostinato de 5 notes présent tout au long du voyage, ainsi qu’une large mélodie lyrique. L’ostinato va se transformer tout au long de l’œuvre, passant d’un caractère flottant et immatériel à des phases plus sombres, voire inquiétantes. Il finira par s’accélérer peu à peu pour accompagner le retour triomphant de la mélodie initiale qui s’achèvera dans un halo éblouissant.

Il est important de noter que je travaille en étroite collaboration avec Karol. Ainsi, tout l’aspect «orchestration» se fait à deux. Nous avons eu une première longue séance sur l’orgue de Radio France autour de Radiance, Blue pour rechercher comment retranscrire au mieux les sons que j’imaginais dans ma tête. Ainsi, je n’ai pas dans un premier temps noté les types de jeux sur la partition, car je préférais voir avec Karol quelles seraient les meilleures solutions. Ce travail autour du timbre s’est révélé passionnant, d’autant que Karol et moi avons un univers musical assez proche ; il a très vite compris ce que je voulais exprimer dans ma musique et m’a fait des propositions qui dépassaient ce que j’ai pu espérer obtenir de l’instrument lors de la composition. »

Karol Mossakowski en répétions (Auditorium de Radio France-vendredi 18/10/2019)
L'intégrale du concert
Un orgue pour Noël : concert de Karol Mossakowski
Maison de la Radio,Paris
Compositeur·rice
Fabien WAKSMAN