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Stravinsky : Pulcinella

Durée : 40 minutes

Barbara Hannigan dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France avec Julia Dawson, Ziad Nehme et Douglas Williams dans le ballet Pulcinella, composé par Igor Stravinsky en 1919-20. Extrait du concert donné à la Philharmonie de Paris le 28 mai 2021.

En 1919, le scandale du Sacre du printemps était déjà loin lorsque Diaghilev fit de nouveau appel à son compositeur fétiche. Deux ans plus tôt, les Ballets russes avaient présenté un spectacle sur des pièces de Scarlatti, Les Femmes de bonne humeur, dans un arrangement de Tomasini. Cette fois-ci, Diaghilev jeta son dévolu sur Pergolèse, vieux maître de l’école napolitaine de l’opera buffa, célèbre en France pour être devenu, après sa mort, le protagoniste de la Querelle des Bouffons. Diaghilev en avait récolté diverses partitions en Italie et en Angleterre. L’argument ? Un prétexte. Pulcinella plaît à toutes les jeunes filles, mais attise la jalousie des garçons. Ceux-ci s’apprêtant à se débarrasser de lui, il imagine un échange de masques avec un compagnon, puis réapparaît, déguisé en magicien, afin de ressusciter son double malmené, avant de permettre à tout le monde de trouver son compte dans un grand mariage.

Certes, les partitions de Pergolèse avaient été plus ou moins correctement attribuées au célèbre compositeur du Stabat Mater. La musicologie démontra par la suite que plusieurs pièces avaient été écrites par des plumes plus obscures, et notamment par celle du Vénitien Domenico Gallo et celle du Milanais Carlo Ignazio Monza. Mais la mort prématurée du maître italien avait incité de nombreux éditeurs à produire des faux pour satisfaire la demande du public. Les attributions ainsi erronées représentaient alors une grande partie du catalogue du musicien. Mais de tels détails ne comptaient guère. 

Plus important était le nouveau projet de Diaghilev, bien différent de ceux de L’Oiseau de feu, de Petrouchka ou du Sacre, car se retournant vers le passé en s’accompagnant d’un retour à la commedia dell’arte. Acte d’appropriation d’autant moins innocent que, parfois, il ne se soucie guère de ce qui fait l’authenticité de l’original, la transcription musicale ne devant pas craindre d’imposer sa propre personnalité. Et si l’on devait regretter le modèle, sans doute serait-ce la faute d’un transcripteur insuffisamment audacieux. La transcription, rappelait Busoni, « a acquis son autonomie. Bach, Beethoven, Liszt, Brahms sont évidemment de ceux qui pensent que la transcription est douée d’une puissance propre : ils l’ont prouvé en s’y consacrant par amour ou par amusement. »

La pratique ne saurait donc être un simple asservissement, elle se justifie par la pertinence et la nécessité de la métamorphose. Peu à peu, Stravinsky apprécia « la vraie nature de Pergolèse et la parenté sensorielle qui l’unissait à lui » (Autobiographie). Le musicien expliqua que, plus il regardait cette musique, plus il l’aimait : « Je me lançais sans idée préconçue ni attitude esthétique, et je n’aurais rien pu prévoir du résultat. Je savais que je ne pouvais pas produire du “faux Pergolèse“, car mes mécanismes de composition sont très différents des siens ; au mieux, je pouvais le répéter, avec mon propre accent… L’étonnant, dans Pulcinella, c’est le peu qui a été changé ou ajouté » (Expositions et développements). 

Tout d’abord, il lui fallut sélectionner ce qui pouvait, dans ce vaste matériau musical, servir l’aventure de son personnage. Le compositeur retint finalement quelques extraits de sonates en trio et d’opéras. Puis vint le travail de transcription proprement dit. Pour l’instrumentation, un petit orchestre devait suffire, divisé en deux groupes selon la confrontation du concertino et du ripieno dans le concerto grosso. Quant aux parties chantées, elles ne devaient pas être associées aux personnages, les chanteurs devant se mêler aux instrumentistes. Si les lignes mélodiques et les basses originales ne furent guère modifiées, l’harmonie et la structure des phrases furent parfois assouplies afin de mieux s’adapter à la danse. L’instrumentation elle-même conféra à la pièce des couleurs originales. C’est alors qu’eut lieu un renversement incroyable : tandis que Stravinsky imposait sa personnalité à la musique ancienne, celle-ci ne se laissa pas faire et marqua à son tour le compositeur du XXe  siècle : « Pulcinella était ma découverte du passé, allait expliquer Stravinsky, l’épiphanie qui rendait possible toute mon œuvre ultérieure. C’était un regard en arrière, bien sûr. La première de nombreuses histoires d’amour dans cette direction, mais c’était aussi un regard dans le miroir. »

Barbara Hannigan chante et dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France
L'intégrale du concert
Stravinsky, Offenbach et Kurt Weil avec Barbara Hannigan
Grande salle Pierre Boulez-Philharmonie,Paris
Compositeur
Igor Stravinsky
Igor Stravinsky