Concerts
Concert

Béla Bartók : Le Mandarin merveilleux, suite d'orchestre op 19 Sz 73 (OPRF / Barbara Hannigan)

Durée : 18 minutes

L'Orchestre Philharmonique de Radio France interprète Le Mandarin merveilleux, suite d'orchestre op 19 Sz 73 de Béla Bartók, sous la direction de Barbara Hannigan. Concert enregistré et filmé le 25 janvier 2019 à l'Auditorium de Radio France à Paris.

C’est dans le numéro de janvier 1917 de la revue d’avant-garde Nuygat (« Occident ») que Béla Bartók découvre Le Mandarin merveilleux, drame de l’écrivain Menyhert Lengyel qui le fascine. « Écoutez seulement comme l’histoire est belle, précise le compositeur : dans un repaire, trois voyous forcent une fille à séduire des hommes et à les attirer dans le repaire où ils seront détroussés. Le premier s’avère pauvre, le deuxième aussi, mais le troisième est un Chinois. La prise est bonne, la fille le séduit par la danse, le désir du mandarin est croissant, son désir s’embrase, mais la fille recule devant lui. Les voyous attaquent alors le mandarin, le détroussent, l’étouffent avec des coussins, le transpercent avec une épée, le tout en vain car le mandarin continue à regarder la fille avec des yeux pleins d’amour et de désir ardent. Se fiant à son ingéniosité féminine, la fille accomplit le souhait du mandarin, après quoi il s’effondre, mort. »

Le compositeur en tire l’argument d’un nouvel ouvrage scénique qu’il commence en mars 1918, au lendemain de la création, coup sur coup, de ses deux précédents : le ballet Le Prince de bois (création en 1917) et l’opéra Le Château de Barbe-Bleue (terminé en 1911, créé en 1918). Cette fois, Bartók opte pour le genre de la pantomime. Il poursuit en cela son travail d’exploration de l’écriture pour la scène, dans la quête de formes et de langages musicaux qui ne soient pas un simple décalque de la modernité occidentale. Lengyert était une figure importante de l’avant-garde théâtrale hongroise, qui s’était formé avec Max Reinhardt à Berlin.

On retrouve dans Le Mandarin merveilleux les thèmes qui hantent Bartók depuis la fin des années 1900 – solipsisme du moi, solitude de l’homme moderne, angoisse, exaspération du désir, amour impossible. Mais là où Le Château de Barbe-Bleue et Le Prince de bois étaient ancrés dans un symbolisme à la Maeterlinck, art de suggestion, climat de mystère, Le Mandarin merveilleux est d’une violence expressionniste. Le regard de la femme aimée, que le Prince du ballet ne parvenait à capter que par une poupée de lui-même, fable sur l’amour comme simulacre, sur l’identité 12 13 comme masque, ce regard cherché est aussi l’enjeu du Mandarin. Le riche Chinois transpercé de coups de couteaux, à force de regarder la fille, finira par obtenir d’elle l’étreinte – et l’orgasme – qu’il espérait. Ses blessures se mettent à saigner, il peut mourir. Loin des châteaux et forêts de Transylvanie, l’univers du Mandarin évoque Brecht et Berg : violence urbaine, argent, prostitution, guet-apens, érotisme et meurtre sanglant.

D’une extrême complexité harmonique et rythmique, tour à tour haletante, frénétique, vociférée, la partition de la pantomime est l’une des plus expressives de Bartók. Ramassée, elle s’ouvre sur le monde urbain et son vacarme. Le motif de la fille est exposé à la clarinette, tandis que des glissandos des cuivres suggéreront l’arrivée du Mandarin dont le thème orientalisant est tiré d’une gamme pentatonique chinoise. La poursuite du Chinois par les trois vauriens est le point culminant de la partition, suivie par les déchaînements qui accompagnent la tentative d’étouffement et les coups. Après la furie, l’apaisement de l’étreinte et de l’agonie, et un pianissimo ultime sur des contrebasses et violoncelles à l’unisson. Dans la version de concert qu’il en tira en 1927, Bartók opta pour une fin paroxystique et s’arrêta à la fin de la « poursuite ». 

Laetitia Le Guay

Barbara Hannigan dirigeant l'Orchestre Philharmonique de Radio France
L'intégrale du concert
[Concert filmé] Barbara Hannigan chante et dirige l'Orchestre Philharmonique de Radio France
Auditorium de Radio France, Paris
Compositeur
Béla Bartók
Béla Bartók