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Rosenthal / Offenbach : La Gaîté parisienne (extraits)

Durée : 26 minutes

Barbara Hannigan dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France dans la Gaîté parisienne d'Offenbach, arrangé par Manuel Rosentha en 1938 pour les Ballets Russes. Extrait du concert donné le 28 mai 2021 à la Philharmonie de Paris.

Si l’on voulait tracer une ligne entre Paris et Saint-Pétersbourg, ce serait s’imposer un étrange détour que de la faire passer par les côtes méditerranéennes. Mais l’arrivée de l’impératrice Alexandra Feodorovna ouvrit, au milieu du XIXe  siècle, le chemin de la Côte d’Azur à l’aristocratie et à l’intelligentsia russes. Sous la protection de la marine – et du marin Rimski-Korsakov – veillant en rade de Villefranche-sur-Mer, on pouvait alors croiser Marie Bashkirtseff dans les rues de Nice. Si Anton Tchékhov ne fit que passer, Raoul Gunsbourg abandonna dès 1892 son théâtre pétersbourgeois pour prendre la tête de l’Opéra de Monte-Carlo, où Chaliapine allait incarner dix-huit ans plus tard le Don Quichotte de Massenet. Et dès janvier 1910, avant le public de l’Odéon, les Monégasques assistèrent aux représentations d’Antar, curieux spectacle dirigé par Léon Jehin, associant Rimski-Korsakov et Félicien David grâce à la contribution de Ravel.

Comment, dans ces conditions, s’étonner de l’installation des Ballets russes dans le Midi ? À Paris, Diaghilev avait volé de succès en succès, quitte à vider les caisses des théâtres. Ayant transformé sa troupe en compagnie permanente, il lui fallait dorénavant exporter ses productions à Monte-Carlo ou à Londres, tout en réservant le bénéfice des créations, des audaces et des scandales à la capitale. Incapable de résoudre ses problèmes financiers, il se résolut dans les années 20 à accepter le soutien du prince Pierre, et à répéter ses programmes à Monte-Carlo pendant l’hiver. En 1932, victimes du décès de leur illustre directeur, l’esprit des Ballets russes fut ranimé par le colonel de Basil et René Blum, grâce à la fusion de l’Opéra de Monte-Carlo et de l’Opéra russe à Paris. Certains danseurs et chorégraphes étaient toujours présents : Balanchine et Massine notamment. Puis les directeurs se disputèrent, et deux troupes distinctes rivalisèrent.

C’est ainsi qu’eut lieu la création, en 1938, de la Gaîté parisienne, chorégraphiée par Léonide Massine sur un livret et dans des décors du comte Étienne de Beaumont. Avec la collaboration de Jacques Brindejonc-Offenbach, petit-fils de Jacques Offenbach, Manuel Rosenthal avait arrangé des extraits d’Orphée aux enfers, du Voyage dans la lune, de La Belle Hélène et de La Vie parisienne notamment. Découvrant la partition, Massine ne fut pas aussitôt convaincu, mais Stravinsky sut le persuader. 

L’argument n’était pas vraiment narratif : galerie de portraits dans un café sous le Second Empire, tableau de vie nocturne, de ses charmes et de ses déceptions dans le grand théâtre de la séduction ; des vendeuses ambulantes, des serveurs, des soldats, des nobles et des courtisanes, un touriste péruvien : tout cela ne cherchait qu’à plaire, non sans faire écho aux personnages de La Vie parisienne.

Pour apprécier la capitale française sous le Second Empire, rien de mieux que d’arpenter la « rue de la Gaîté », s’emplir l’estomac au prestigieux Richefeu, se distraire au théâtre ou bal, puis prendre un dernier verre aux Mille-colonnes. En 1860, le Nouveau Paris d’Émile de Labédollière était tout de spectacles et de fêtes : « Que l’on fasse quelques pas en dehors du cimetière [du Montparnasse], et tout près de ces murailles nous entrons dans une sorte de pays de Cocagne : une longue rue, qui s’étend jusqu’au XVe  arrondissement, s’appelle la rue de la Gaieté. Les bals, les restaurants, les cabarets foisonnent, et, le soir, la foule se presse aux portes d’un théâtre. » 

En 1868, le Théâtre de la Gaîté ouvrait ses portes, sur la chaussée du Maine tout d’abord. Ce n’était encore qu’un café-concert dont les clients se régalaient de danseuses et d’artistes. On y admirait Caudieux le « bambocheur », celui-là même qui inspira Toulouse-Lautrec. Mais nul quartier n’avait le monopole du plaisir. Aurions-nous traversé la Seine que nous nous serions amusés aux Bouffes-parisiens, fondés en 1855 par Offenbach : l’été au Carré-Marigny, l’hiver sur le passage Choiseul, dessinant un gracieux triangle avec la Salle Favart et le Palais Garnier. Moins habile en direction qu’en musique, Offenbach sacrifia ses propres deniers. En désaccord avec ses partenaires, il opta même pour un autre établissement, le Théâtre des Variétés, sur le boulevard Montmartre, où une cruelle faillite l’attendait. 

L’essentiel était plutôt dans la valse des genres : comédie, opéra ou opérette, opéra-bouffe ou opérette-bouffe, opéra-féerie ou opéra-bouffon, opéra-comique, romantique ou fantastique, saynète lyrique ou pièce de circonstance. La liste des appellations est d’autant plus longue qu’il faut y ajouter le vaudeville, la revue et la conversation, le drame et la chinoiserie musicale, ainsi que les sous-titres de bouffonnerie ou de duo bouffe. Une multiplicité cohérente par sa légèreté et ses rires, ainsi que par son goût prononcé pour la satire.

Parmi les numéros de la Gaîté parisienne, nombreux proviennent donc d’Orphée aux enfers voire de La Belle Hélène. L’influence des muses grecques n’était guère surprenante puisque, plus au nord sur les pentes parisiennes, il était un jeune quartier qui se faisait nommer la Nouvelle Athènes. On y rencontrait non seulement Berlioz, Scribe et Bizet, mais aussi Ludovic Halévy qui avait travaillé sur les livrets de Carmen comme sur ceux de La Belle Hélène, La Vie parisienne, La Grande Duchesse de Gérolstein ou La Périchole. Offenbach lui-même s’était installé rue des Martyrs. Mais nos muses avaient dégringolé l’Hélicon plutôt que l’Olympe, négligeant les dieux pour se vendre aux mortels. 

Sur les boulevards, Orphée n’était plus le courageux berger défiant l’inviolabilité du domaine de Pluton, mais un pleutre chanteur incapable de tenir tête à l’Opinion publique. S’il rechignait à récupérer l’épouse qui lui avait été ravie, celle-ci n’en était pas moins ravie dans les bras de Jupiter, se passant très bien de son mari. Musique légère pour mœurs légères : à ceux qui l’interrogeaient sur ce qu’était la musique légère, Rosenthal aimait demander en retour ce qu’était la musique lourde. Comme si, face aux difficultés de définir un tel art, la musique légère ne pouvait être abordée ni à travers ce qu’elle était, ni à travers ce qu’elle prétendait être, ou ce qu’on aurait voulu qu’elle fût. Comme si on ne pouvait la saisir que vis-à-vis de son corollaire, le précieux opéra héritier de Lully, de l’institution et du privilège.

Barbara Hannigan chante et dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France
L'intégrale du concert
Stravinsky, Offenbach et Kurt Weil avec Barbara Hannigan
Grande salle Pierre Boulez-Philharmonie,Paris
Compositeur
Manuel Rosenthal
Manuel Rosenthal