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Berlioz : Harold en Italie, Symphonie en quatre parties avec alto principal Op. 16

Durée : 41 minutes

L'Orchestre national de France dirigé par Emmanuel Krivine joue Harold en Italie, symphonie en quatre parties composée par Hector Berlioz. Extrait du concert enregistré le 6 juin 2019 à la Maison de la Radio.

  1. Harold aux montagnes, scènes de mélancolie, de bonheur et de joie
  2. Marche de pèlerins chantant la prière du soir
  3. Sérénade d’un montagnard des Abruzzes à sa maîtresse
  4. Orgie de brigands. Souvenirs des scènes précédentes

Saint-Pétersbourg, 8 février 1868  : Berlioz monte au pupitre pour la dernière fois. Au programme, notamment, Harold en Italie. L’œuvre produit un tel effet que Balakirev, quelques mois plus tard, soumet au compositeur le plan d’une nouvelle symphonie d’après Byron, inspirée de Manfred. Mais c’est Tchaïkovski, en 1885, qui reprendra l’idée et composera cette œuvre.

Harold en Italie est la deuxième des quatre symphonies de Berlioz. Composée et créée en 1834, elle naît à une époque où le compositeur a l’imagination enflammée par ses souvenirs italiens. Certes, il a vécu comme un exil son départ obligatoire pour la Villa Médicis (prix de Rome oblige !) ; certes, il s’est ennuyé dans le désert musical et sous le soleil de plomb de la Ville éternelle. Mais il a passé de longs jours à sillonner l’Italie sauvage, sa guitare dans une main, un fusil dans l’autre, jouissant de la compagnie des brigands et des pifferari (musiciens ambulants), retrouvant les processions et les chants de paysans qui avaient marqué son enfance dans le Dauphiné, découvrant avec émoi le Vésuve ou le tombeau de Virgile au mont Pausilippe.

Aussi, quand Paganini lui propose d’écrire une partition nouvelle qui mettrait en valeur l’alto de Stradivarius qu’il possède, Berlioz ne manque-t-il pas l’occasion : il songe d’abord à une œuvre avec chœurs intitulée Les Derniers Instants de Marie Stuart, puis choisit de marier le vent du Nord et la lumière du Midi en faisant errer dans les paysages de l’Italie un personnage instrumental repris du Childe-Harold de Byron : le timbre de l’alto, tristement passionné, conviendra idéalement aux humeurs du héros, seul face à la nature, seul face à la société, et de fait de plus en plus attristé à mesure que se déroule la partition. « Dans un sens, la symphonie est un supplément au poème, comme Le Dernier Chant du Pèlerinage d’Harold de Lamartine en est une suite et une conclusion », écrit le musicologue Paul Banks. Qui ajoute : « L’isolement tout romantique du héros, personnifié par Childe-Harold lui-même, est l’un des thèmes du poème de Byron. Harold n’est pas un individu mais plutôt une figure emblématique du romantisme, dépourvue d’histoire propre et de psychologie particulière, nimbée de mystère, étrangère à la moindre relation humaine. »

Le projet se transforme ainsi en symphonie en quatre parties avec alto principal – et non pas en concerto, même si l’Allegro du premier mouvement a ici ou là un caractère concertant. Berlioz, qui innove dans chacune de ses œuvres, ne reprend pas dans Harold en Italie le principe de l’idée fixe : celle-ci, dans la Symphonie fantastique, « s’interpose obstinément comme une idée passionnée épisodique au milieu des scènes qui lui sont étrangères et leur fait diversion, tandis que le chant d’Harold se superpose aux autres chants de l’orchestre, avec lesquels il contraste par son mouvement et son caractère, sans en interrompre le développement », explique le compositeur.

Après une sombre introduction pleine d’accents farouches, suit l’exposition à l’alto du radieux thème d’Harold, puis l’Allegro qu’on a évoqué. La musique de ce premier mouvement puise largement dans l’Ouverture de Rob Roy, que Berlioz a rapidement reniée dès le soir de sa création, en 1833. L’Allegretto qui suit (Allegretto, comme dans la Septième Symphonie de Beethoven, et non pas Adagio ou Andante) est un vaste crescendo-decrescendo on ne peut plus cinématographique qui fait approcher un groupe de pèlerins du fond de l’horizon, puis les laisse disparaître dans un frottement d’arpèges de l’alto solo sul ponticello (sur le chevalet) et de cloches (figurées par le cor et la harpe).

Le troisième mouvement n’est ni un scherzo, ni un intermezzo, ni une rhapsodie, mais une page conçue comme une scène sans paroles, avec son imitation des musiques pimpantes des pifferari, sa sérénade confiée au cor anglais (autre instrument chéri de Berlioz), puis une espèce d’ivresse croissante qui fait se superposer tous les rythmes et tous les timbres avant une conclusion splendidement ciselée. Le finale récapitule d’abord les thèmes précédents à la manière de la Neuvième de Beethoven (tout comme le premier mouvement, avec ce thème d’Harold qui feint d’hésiter, note à note, avant de se lancer, rendait hommage au finale de la Première Symphonie du même Beethoven), puis se jette dans un tourbillon frenetico plein de chants sauvages, de cris, de rires, de supplications, jusqu’à la réapparition furtive, en coulisse, du thème des pèlerins qui précède une coda qui donne envie de citer Berlioz lui-même parlant de son Ouverture du Corsaire : « Ce morceau doit se présenter avec une certaine crânerie. »

Paganini, trouvant l’alto trop peu spectaculairement présent dans la partition, ne la jouera jamais. Quand il l’entendra cependant, elle provoquera en lui une manière d’éblouissement. Telle quelle, avec son instrument soliste mélancolique et brûlant, avec ses paysages austères et sa joie tantôt attendrie, tantôt féroce, avec aussi cette constante invention rythmique qui est l’une des marques de son auteur, Harold en Italie est la première étape dans la conquête de ces Méditerranées musicales dont le Traité d’instrumentation de Berlioz nous dit qu’elles sont longues et exaltantes à pénétrer.

L'Orchestre National de France
L'intégrale du concert
L'Orchestre national de France joue Brahms et Berlioz
Maison de la Radio, Paris
Compositeur
Hector Berlioz
Hector Berlioz