Concerts
Concert

Esa-Pekka Salonen : Concerto pour violoncelle

Durée : 38 minutes

Truls Mørk au violoncelle et l'Orchestre Philharmonique de Radio France sous la direction de Klaus Mäkelä interprète le Concerto pour violoncelle d'Esa-Pekka Salonen. Extrait du concert donné le 6 mars 2020 à l’Auditorium de la Maison de la Radio à Paris.

Certaines inspirations de mon Concerto pour violoncelle remontent à une trentaine d’années en arrière, mais c’est surtout lors de l’été 2015 que j’ai fixé l’essentiel du morceau, quand j’ai décidé de passer quelques mois à rechercher de nouvelles sortes de textures sans savoir comment finalement je les utiliserais. J’ai décidé d’utiliser quelques phrases de mon œuvre de 2010 pour violoncelle solo Knock, breathe, shine (« Frapper, respirer, rayonner ») dans les deuxième et troisième mouvements, car j’ai toujours eu l’impression que la musique des morceaux solo avait une dimension et une couleur quasi orchestrales et pouvait de ce fait bien fonctionner dans un contexte orchestral. 

Je n’ai jamais ressenti, même pendant les jours modernistes assez dogmatiques et rigides de ma jeunesse, que l’idée même de composer un concerto solo puisse être alourdie par une sorte de tradition bourgeoise poussiéreuse. Un concerto n’est qu’une œuvre orchestrale dans laquelle un ou plusieurs instruments ont un rôle plus important que les autres. Au contraire d’une symphonie, un concerto ne propose pas de conception formelle. Il se trouve que j’aime aussi l’idée du virtuose allant jusqu’à l’extrême de ses limites physiques (et parfois mentales). Nietzsche disait : « Vous avez fait du danger votre vocation ; il n’y a rien de méprisable en cela. » (Selon moi, un programme complet doit en effet comporter une citation extraite d’Ainsi parlait Zarathoustra. ) 

Cependant, j’ai appris que la virtuosité ne se limite pas à jouer mécaniquement d’un instrument. Un virtuose véritable doit aussi être capable de saisir la beauté et l’expression dans les moments les plus calmes, de donner vie à l’immobilisme grâce à l’imagination d’un compositeur et à sa capacité à communiquer. Dans mon autre vie d’interprète, j’observe presque quotidiennement la façon dont les musiciens parviennent à donner un sens à partir d’une simple note. En tant que compositeur, je suis sensible à cela et également très reconnaissant. Après tout, les partitions couchées sur du papier ne signifient rien jusqu’à ce que quelqu’un leur donne vie. Ce fut un plaisir et un honneur de composer un concerto pour l’un des « donneurs de vie » et des communicateurs les plus singuliers de notre époque, Yo-Yo Ma. J’ai été inspiré par le fait de savoir que sa technique ne connaît pas de limite. Son imagination, et cela est peut-être encore plus important, n’a pas de limite non plus. 

Le premier mouvement commence par ce qui, dans mon livret, portait le titre « Chaos to line ». Ici, le chaos doit être compris de façon métaphorique, comme une version stylisée de l’idée. J’aime le concept d’une pensée simple émergeant d’un paysage complexe. Presque comme une conscience qui se développerait à partir de nuages de poussière. 

Cela aboutit à une deuxième métaphore semi-cosmologique, celle de la comète. J’ai imaginé la ligne du violoncelle solo comme la trajectoire d’un objet en mouvement dans l’espace, suivi et imité par d’autres lignes/instruments/objets en mouvement, un peu comme la queue d’une comète. En termes musicaux, on pourrait décrire cela comme un canon, mais pas tout à fait, car l’imitation n’est pas toujours littérale ou précise. Le geste reste cependant presque identique à chaque fois. Parfois le nuage d’imitation est en suspension au-dessus du violoncelle, parfois il évolue dans le même registre. Il se réduit à deux lignes, puis à une. Il y a des parties plus rapides, plus ludiques, qui alternent avec le nuage, puis le mouvement gagne suffisamment de vitesse pour que l’harmonie bascule vers une musique rapide. Enfin, une variation du nuage revient. 

Le deuxième mouvement a une forme très simple, mais une texture plus complexe. Il s’ouvre sur un nuage cunéiforme et s’achève sur un autre, si tant est que l’on puisse imaginer cela. Les arches lentes du violoncelle sont bouclées pour créer une harmonie à partir de lignes simples. Parfois les boucles sont dispersées dans l’espace. La partie médiane est un duo enjoué entre le violoncelle solo et la flûte alto. Le troisième mouvement commence par un solo de violoncelle lent et sombre, sous un reste du deuxième nuage cunéiforme. L’expression devient vite plus extravertie avec une suite d’accelerandi. Un refrain rythmique commence à se développer avec des congas et des bongos. Il reviendra souvent plus tard dans le mouvement, essentiellement avec les timbales. Cette musique s’apparente souvent à de la danse, gesticulant parfois sauvagement, peut-être par simple joie de ne plus rien avoir à faire des nuages et des processus. 8 9 Un épisode de solo acrobatique mène à une partie de tutti rapide, où j’ai imaginé l’orchestre comme une sorte de poumon géant se gonflant, puis se contractant, d’abord doucement, puis de plus en plus vite jusqu’à un point d’hyperventilation légère, qui nous ramène au matériau apparenté à de la danse. Les épisodes visionnaires confiés au violoncelle solo nous conduisent à une coda joyeuse fondée sur la musique du « poumon », mais désormais avec une ligne de violoncelle solo. Enfin, l’énergie cinétique se consume gentiment, le mouvement rapide ralentit et la ligne de violoncelle monte doucement jusqu’à un si bémol stratosphériquement haut, deux centimètres à gauche de la note la plus haute du piano. 

E.-P. S. Hambourg, le 8 février 2017 (traduction d’Henriette Faye) - Extrait du programme de salle

Klaus Mäkelä
L'intégrale du concert
Debussy, Salonen et Sibelius par Klaus Mäkelä et le Philharmonique de Radio France
Auditorium de la Maison de la Radio,Paris
Compositeur
Esa-Pekka Salonen
Esa-Pekka Salonen