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Dimitri Chostakovitch : Concerto pour violon n°1 en la mineur op 77

Durée : 37 minutes

Mirga Gražinytė-Tyla (direction), Patricia Kopatchinskaja (violon) et l'Orchestre Philharmonique de Radio France interprètent le Concerto pour violon n°1 en la mineur op 77 de Dimitri Chostakovitch.

Concert donné sans public en direct de l'Auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique à Paris, le 9 avril 2021.

Lorsque Chostakovitch compose son magistral Concerto pour violon n°1, la Russie a fait place  à l’Union Soviétique et le Parti organise justement, en ce mois de février 1948, un congrès visant  à réaffirmer ses attentes en matière d’art. Chostakovitch, Prokofiev, Stravinsky (qui vit depuis  longtemps à l’étranger) et bien d’autres s’y voient accusés de formalisme musical quand tous  les compositeurs du pays devraient contribuer à glorifier le pays par des œuvres plus patriotiques. Chostakovitch est invité à s’excuser de s’être fourvoyé dans des recherches musicales trop  abstraites, en somme de ne composer des partitions que pour elles-mêmes. Dès lors, le musicien  mènera une double vie : feignant d’honorer les commandes, il se repliera sur lui-même et ne prêtera plus sa voix qu’aux seuls instruments de l’orchestre. Victime d’une terrible censure, Chostakovitch  tirera de ce contexte le sujet de sa musique : la négation de la liberté. 

Cette tension est tangible dès le Nocturne initial du concerto, construit sur une ligne mélodique  sinueuse du violon, solide fil d’Ariane que l’interprète ne doit pas rompre pour qu’en émane un  lyrisme douloureux. Il cohabite plus qu’il ne dialogue avec l’orchestre, se désolidarise au fur et à  mesure des interventions des pupitres successifs. Le Scherzo contraste d’emblée de par les rythmes  sautillants des clarinettes et bassons. L’harmonie demeure cependant grinçante. Le changement  de pulsation amène un épisode de fête russe souligné par le tambourin et par des basses fortement marquées. Le soliste semble jouer par-dessus l’orchestre, sans jamais céder à une quelconque complémentarité. Le mouvement suivant, Passacaglia, est sans conteste l’une des pages  les plus poignantes du répertoire. Construit sur la répétition obstinée d’une formule, il s’entend  comme une marche funèbre grandiose et tragique. Le mince filet de voix du violon l’apparente  à une héroïne lyrique, agonisant sur scène, exsangue, épuisée par une lutte inégale contre des  forces obscures. Quelques secondes d’une harmonie lumineuse viennent subrepticement ponctuer  le dissonant contrepoint du violon et de l’orchestre. La virtuosité de la cadence est d’une exigence  particulière selon son dédicataire David Oïstrakh : « Cette œuvre pose à son interprète des problèmes passionnants : elle l’oblige à exprimer les pensées, les sentiments, les états d’âme les plus  profonds avant de l’autoriser à montrer sa virtuosité » (la création tardive du concerto contraindra  le compositeur à en modifier le numéro d’opus). 

Épreuve de sincérité donc, qualité que le compositeur s’est vu refuser au nom d’un idéal patriotique. Le finale, Burleska, aux rythmes dansants et au caractère guerrier, semble parodier une fête  de l’époque des tsars, avec les intervalles caractéristiques de la mélodie, l’accompagnement des  cordes en pizzicati, et ses rythmes endiablés. Cette surenchère orchestrale forme une opposition  violente au mouvement précédent, comme si la juxtaposition des deux univers devait faire sens.  Mais cette fois, aucun « oiseau de feu » ne viendra en dissiper les maléfiques enchantements... 

Isabelle Porto San Martin

Mirga Gražinytė-Tyla
L'intégrale du concert
Mirga Gražinytė-Tyla et Patricia Kopatchinskaja jouent Chostakovitch et Weinberg
Auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique
Compositeur·rice
Dimitri Chostakovitch
Dimitri Chostakovitch