Concerts
Concert

Stravinsky : Le Chant du Rossignol par l'Orchestre national de France dirigé par Pascal Rophé

Durée : 22 minutes

Sous la direction de Pascal Rophé, l'Orchestre national de France joue Le Chant du Rossignol, poème symphonique composé en 1917 par Igor Stravinsky. Extrait du concert enregistré jeudi 24 mais 2018 en direct de la Maison de la Radio (Paris).

C’est sous la forme d’un bref opéra, ou plutôt d’un « conte lyrique en trois parties » que Stravinsky met une première fois en musique, de 1908 à 1914, le texte d’Andersen pour renouer avec le monde féerique de son enfance. En 1916, Diaghilev lui suggère d’en réaliser une version symphonique ; Stravinsky lui propose alors d’en tirer un poème symphonique pour orchestre réduit qui s’adapterait à la danse. Retenant du précédent spectacle certaines parties des deuxième et troisième actes, il reprend le mouvement des « Courants d’air » agitant les clochettes dans les corridors du palais, puis la « Marche chinoise » signalant l’entrée de l’Empereur. L’oiseau, naturellement, est incarné par les arabesques et trilles de la flûte et du violon solo. Le programme est ainsi parfaitement rendu par la musique : Le Chant du Rossignol émeut l’Empereur et sa cours. Quand arrive la délégation japonaise apportant un rossignol mécanique, le véritable oiseau a disparu ; il s’est enfui pour retrouver son ami pêcheur. Alors que l’Empereur sent la mort approcher, il voit sa vie défiler. Persécuté par des fantômes, il ne peut même pas compter sur le faux Rossignol qui refuse de chanter. L’apparition à sa fenêtre de l’oiseau tant aimé et une nouvelle mélodie font alors fléchir la mort, et revenu à la vie laisse repartir le volatile.

Nous pourrions nous étonner de découvrir un poème symphonique, modèle absolu de la musique à programme, dans le catalogue de celui qui a prononcé la célèbre phrase : « Je considère la musique, par son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit : un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature etc. » (Chroniques de ma vie, 1971). Héritier de Michel de Chabanon (De la musique considérée en elle-même et dans ses rapports avec la parole, les langues, la poésie et le théâtre) et d’Eduard Hanslick (Du beau dans la musique, 1854), Stravinsky défend une conception formaliste de la musique. Pour autant, cela n’implique nullement que la musique ne puisse être associée au visuel ou au verbe. La suite de la citation, trop souvent négligée, restaure le principe d’expression par le prisme de la convention, d’autant plus efficace dans une démarche pluridisciplinaire : « L’expression n’a jamais été la propriété immanente de la musique. La raison d’être de celle-ci n’est d’aucune façon conditionnée par celle-là. Si, comme c’est presque toujours le cas, la musique paraît exprimer quelque chose, ce n’est qu’une illusion et non une réalité. C’est simplement un élément additionnel que, par une convention tacite et invétérée, nous lui avons prêtée, imposée, comme une étiquette, un protocole, bref, une tenue, et que, par accoutumance ou inconscience, nous sommes arrivés à confondre avec son essence. »

Dans Le Chant du Rossignol, les trois parties reposent sur l’ordonnance de mêmes thèmes, marqués par le pentatonisme, mais la superposition de plusieurs gammes, par le jeu des intervalles, fait glisser l’ensemble vers le chromatisme. L’introduction est saisissante, stridente à souhait pour ouvrir le rideau de scène comme les portes du palais. Les personnages prennent vie sous la forme de simples timbres, tel un basson s’étonnant d’entendre l’oiseau. La cour s’anime autour de l’Empereur et de son palanquin  ; grandeur de fanfare et usages un peu ridicules de cuivres glissando. Dans la revue Comoedia du 4 février 1920, Louis Laloy se souvient de l’opéra en découvrant le ballet : « C’était un merveilleux spectacle où l’intensité de l’émotion allait jusqu’à l’ineffable. Nous le retrouvons aujourd’hui, mais résumé, condensé, concentré et traduit uniquement, le chant et la parole supprimés, par les mouvements des groupes et les gestes des personnages. Les deux rossignols ne sont plus des rossignols chantants mais des rossignols dansants. Les épisodes se succèdent sans transition ni explication. La musique a pris la solidité d’une symphonie. » Et sans doute n’y a-t-il alors pas besoin, ainsi que l’a pensé Stravinsky en adaptant la pièce, de danseur pour révéler la beauté des décors orientaux, la magnificence des processions, les effets de masse et les inquiétudes plus solitaires, et surtout le chant d’un rossignol, tout aussi mélodique mais encore plus magique. 

Rossignolades 

Il fallait toute la cruauté et la causticité d’un Pierre Desproges pour réduire le zornithal aussi soudainement au silence ; ornithologue passionné, le musicien n’a cessé d’écouter le rossignol : François Couperin l’a peint « en Amour », Claude Lejeune l’a fait son « mignon », et il serait fastidieux de citer tous les madrigaux ou pièces descriptives qui ont convoqué le volatile, de Zefiro torna de Monteverdi au Chant du rossignol de Janequin. Le promeneur se souviendra alors du trouble qui envahit le Wanderer romantique lorsque l’oiseau le renvoie à sa solitude, ou de quelques mélodies populaires parmi lesquelles Rossignolet du bois, magnifiée par Luciano Berio dans ses Folksongs : « Rossignolet du bois, Rossignolet sauvage / Apprends-moi ton langage, Apprends-moi z’à parler / Et apprends-moi la manière comment il faut aimer, comment il faut aimer... »

L'Orchestre national de France joue Webern, Dusapin, Stravinsky et Varèse
L'intégrale du concert
L'Orchestre national de France joue Webern, Dusapin, Stravinsky et Varèse
Auditorium de la Maison de la Radio
Compositeur
Igor Stravinsky
Igor Stravinsky