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Bizet / Shchedrin: Carmen Suite

Durée : 42 minutes

Placé sous la direction du chef Cristian Măcelaru, l'Orchestre national de France joue la Carmen Suite de Rodion Shchedrin sur les thèmes du fameux opéra de Georges Bizet. Enregistré le 23 juillet 2020 à l'Auditorium de la Maison de la Radio, lors du festival "Le temps retrouvé".

Prima ballerina assoluta : « première ballerine absolue ». Voilà un titre de gloire créé en 1894 par le Français Marius Petipa, maître du Ballet impérial de Saint-Pétersbourg, pour couronner la danseuse italienne Pierina Legnani. Parmi les rares artistes à recevoir cette consécration figurent la Française Yvette Chauviré, l’Anglaise Margot Fonteyn, la Sud- Africaine Phyllis Spira, ou encore les Russes Mathilda Kschessinska, Galina Oulanova et Maïa Plissetskaïa (1925-2015). Cette dernière devint prima ballerina assoluta en 1962, à l’âge de trente-sept ans, et reçut comme surnom « la Diva de la danse ». Lors des grands procès staliniens des années 30, la condamnation des parents de Maïa Mikhailovna Plissetskaïa comme « ennemis du peuple » avait endeuillé son enfance (son père fut exécuté, sa mère emprisonnée au goulag). À l’âge de treize ans, elle fut confiée à sa tante maternelle, la danseuse Soulamith Messerer qui, avec un oncle chorégraphe, Asaf Messerer, l’initia à cet art. Après avoir étudié au Bolchoï auprès d’Elizaveta Gedt, la jeune Maïa en devint membre, puis soliste pendant la Seconde Guerre mondiale. L’histoire tourmentée de ses parents, ses origines juives et, selon certains, sa rousse chevelure, l’écartèrent des tournées internationales du Bolchoï sous le règne de Staline. L’année 1958 verra deux événements marquer sa vie : son mariage avec le compositeur Rodion Shchedrin, et sa décoration d’Artiste du Peuple de l’URSS. Un an plus tard, Nikita Khrouchtchev l’autorisait enfin à se produire à l’étranger : ses tournées aux États-Unis auront un retentissement artistique amplifié par les rumeurs de la presse. On prêta ainsi à cette grande artiste soviétique des relations privilégiées avec Robert Kennedy (né comme elle le 20 novembre 1925), et même une brève histoire d’amour avec l’acteur Warren Beatty en 1966 ! C’est justement cette année-là que fut mis au point un ballet auquel Plissetskaïa songeait depuis longtemps, centré sur le personnage de Carmen. Dimitri Chostakovitch fut d’abord sollicité pour adapter l’oeuvre de Bizet, mais il refusa en ces termes : « Bizet me fait peur. Les gens connaissent tellement cet opéra qu’ils seront déçus, quoique vous écriviez », puis il recommanda à Plissetskaïa de se tourner vers son propre mari. Elle fit alors appel à Aram Khatchaturian qui l’éconduisit en ces termes : « Pourquoi avez-vous besoin de moi ? Vous avez un compositeur à la maison : demandez-lui ! » Shchedrin fut donc l’homme de la situation !

Fils d’une pianiste amateur et d’un compositeur proche de Chostakovitch, Rodion Konstantinovitch Shchedrin était né à Moscou en 1932. Il fut formé au prestigieux Conservatoire de la ville où il enseignera plus tard. Devenu pianiste virtuose dans la classe de Yakov Flier, il étudia aussi la composition avec Youri Shaporin. Influencé dans ses premières oeuvres par des mélodies populaires biélorusses, Shchedrin se fit remarquer en 1963 avec la cantate satirique Bureaucratie, qui met en musique le règlement d’un centre de vacances, tandis que son Second Concerto pour piano fait entendre un long passage d’inspiration jazzistique. Le musicologue Frans C. Lemaire relativise la portée de cette « dissidence » : « Chtchédrine* était considéré comme un des musiciens les plus doués de la nouvelle génération. Il passait même parfois pour l’enfant terrible de l’Union des compositeurs, mais c’était un enfant terrible que l’on tolérait sans peine. Son langage musical formé d’un mélange prudent d’originalité et de modernisme évitait les confrontations trop directes. »

En 1966, Plissetskaïa profita du passage à Moscou du Ballet national de Cuba, pour demander au chorégraphe Alberto Alonso d’écrire le livret de Carmen Suite. Le ballet connaîtra une création parallèle à La Havane avec la soeur d’Alberto Alonso, Alicia, dans le rôle-titre, mais la première moscovite fut évidemment dansée par Plissetskaïa, aux côtés d’autres interprètes du Bolchoï (qui incarnèrent Don José, Escamillo, le Corregidor, le Destin et des cigarières), sous la direction du chef d’orchestre Guennadi Rojdestvenski, le 20 avril 1967.

La partition de Shchedrin reprend les principaux thèmes de Carmen (en plus de la Farandole de L’Arlésienne et d’un extrait de La Jolie fille de Perth du même Bizet), en leur donnant une coloration moderniste, notamment grâce à un vaste pupitre de percussions (timbales, marimba, vibraphone, maracas, castagnettes, crotales, guiros et autres cloches à vache), et à l’absence inattendue de tout instrument à vent.

Outrée par ces déformations musicales et par le contenu érotique du spectacle, la ministre de la Culture Yekaterina Fursteva fit annuler les représentations suivantes, en déclarant : « Votre Carmen va mourir ! » L’intervention personnelle de Chostakovitch auprès des autorités soviétiques permit à l’oeuvre de rester au programme. Furtseva parvint malgré tout à faire déprogrammer le ballet initialement prévu pour l’Expo 67 à Toronto, mais l’année suivante, le président du Conseil des ministres Alexis Kossyguine, ayant vu le spectacle, en autorisa la diffusion à l’étranger. Le ballet allait s’imposer sur toute la planète, et Plissetskaïa triompha : « Cette Carmen mourra quand je mourrai ! » Elle le dansera trois cent cinquante fois, jusqu’à ses soixante-cinq ans, en 1990 ! Heureusement, sa mort en 2015 ne fut pas celle du rôle, toujours dansé par d’autres ballerines à travers le monde. En 1996, le chorégraphe suédois Mats Ek en proposa une nouvelle version à Stockholm. Quant à la musique de Shchedrin, elle fut reprise dès 1969 par le Boston Pops Orchestra, et depuis lors n’a pas quitté le répertoire des orchestres.

François-Xavier Szymczak

Le temps retrouvé : Cristian Măcelaru dirige Bizet et Barber
L'intégrale du concert
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Maison de la Radio,Paris
Compositeur
Georges Bizet
Georges Bizet