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Rautavaara : Cantus Arcticus (Orchestre philharmonique de Radio France / Mikko Franck)

Durée : 17 minutes

Mikko Franck dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France dans le Cantus Arcticus composé par Einojuhani Rautavaara. Extrait du concert donné le 26 avril 2019 à la Philharmonie de Paris.

Récompensé en 1954, à l’issue de ses études avec Aarre Merikanto, par un prix de composition américain pour son œuvre Un Requiem de notre temps, Einojuhani Rautavaara reçut aussitôt le soutien de Sibelius qui lui permit, l’année suivante, grâce à la Fondation Koussevitzky, de suivre l’enseignement de Vincent Persichetti à la Juilliard School de New York (en même temps que Philip Glass et Steve Reich), et ceux de Roger Sessions et Aaron Copland à Tanglewood. A l’ombre de Bartók et de Stravinsky, cette formation marqua ses premières œuvres néo-classiques, mais le plongera dans une période de doute parallèle aux tensions de l’époque sur la modernité du langage. 

Le sérialisme que lui enseigna Vladimir Vogel à Ascona en Suisse en 1957, puis Rudolf Petzold à Cologne, offrit à Rautavaara un cadre formel rassurant qu’il développera jusqu’en 1962 dans sa radicale Arabescata. À la même époque, sa Troisième Symphonie de 1961 s’inspirait de l’univers sonore de Bruckner, et Rautavaara s’orienta davantage vers le néo-romantisme qui caractérisera désormais une grande partie de son catalogue, sans exclure l’emploi d’un vocabulaire plus moderne. Si certains détracteurs ont pu considérer cette grande diversité comme une marque de versatilité, elle témoigne d’une pluralité emblématique de cette époque. La musique de Rautavaara se teintera également d’un mysticisme qu’il développera en particulier dans ses œuvres chorales. 

En 1976, plus de soixante-dix ans après le Concerto pour violon de Sibelius, Rautavaara entama à son tour un Viulukonsertto (en finnois dans le texte !) qu’il évoque en ces termes : « Milan Kundera a comparé la musique symphonique à un voyage à travers un monde infini. Ainsi le violon solo de ce concerto semble être en voyage, et rencontrer sans cesse de nouveaux paysages et de nouvelles situations. » Pouillot fitis, sterne arctique, cygne chanteur, harle bièvre, canard chipeau, roselin cramoisi, mouette rieuse, bécasseau de Temminck, chevalier bargette, bergeronnette printanière, alouette des champs, fuligule morillon, phragmite des joncs… La richesse ornithologique des marais finlandais de Liminka attira Einojuhani Rautavaara au début des années 1970. Enregistrant un grand nombre de ces volatiles dans cette région d’Ostrobotnie du Nord, sur la côte centre-ouest de Finlande, ainsi que sur le cercle arctique à deux cents kilomètres plus au nord, le compositeur les intégra dans son Cantus Arcticus qu’il sous-titra « Concerto pour oiseaux et orchestre ». 

Si Cantus Arcticus n’est pas l’œuvre la plus audacieuse de Rautavaara, elle reste très séduisante et demeure aujourd’hui sa plus populaire. Fort différent des fresques d’oiseaux d’un Messiaen, Cantus Arcticus met au même niveau sonore l’orchestre et la bande magnétique dans un dialogue constant : « Le côté impressionnant et la magie de l’œuvre naissent du fait que la partie orchestrale, simple en elle-même, a été conçue comme contrepoint pour le chant des oiseaux nordiques enregistrés de telle façon que l’orchestre symphonique et les oiseaux sont dans une interaction continue entre eux. » 

En 1916, Ottorino Respighi avait déjà utilisé des chants d’oiseaux enregistrés dans Les Pins du Janicule, mais de manière beaucoup plus ponctuelle et décorative. 

« Pensez à l’automne et à Tchaïkovski », demande Rautavaara aux deux flûtes qui ouvrent le premier mouvement, « La tourbière » (Suo). Plus loin les clarinettes reprennent en écho une figure d’ornement des flûtes évoquant le chant des oiseaux, tandis que l’entrée du trombone en sourdine doit « essayer d’imiter le staccato de la grue entendue plus tard sur la bande ». Pour le compositeur, ici marqué par la modalité de Debussy*, « les cordes entrent finalement sur une ample mélodie qui est comme la voix intérieure d’une personne marchant en terre sauvage ». En finnois, le mot « Finlande » se dit Suomi qui signifierait « le pays des tourbières (ou des marécages). » Le titre Suo de ce premier mouvement n’est donc pas anodin, d’autant que cette partition fut dédiée au Président de la République finlandaise d’alors, Urho Kekkonen, qui félicitera le musicien dans un chaleureux courrier. « L’honneur fut surtout pour Kekkonen », écrira malicieusement le compositeur Aulis Salinen à Rautavaara… 

« L’orchestre s’arrête, donnant assez de temps au public pour comprendre que les oiseaux des canaux 1 et 2 s’imitent l’un l’autre ». Ainsi les interprètes sont-ils mis en garde juste avant le court mouvement central, « Melankolia », où prédominent les cordes qui évoquent le chant de l’alouette hausse-col, mais plus lentement et une octave plus bas. 

Pour le final, « La Migration des cygnes » (Joutsenet muuttavat), Rautavaara divise l’orchestre en quatre groupes « dans une synchronisation mutuelle sommaire », même si « chacun dans son groupe joue comme il est écrit ». Il précise enfin : « On a créé un grand crescendo sur la bande en multipliant avec des enregistrements superposés les voix des cygnes sauvages, ce qui donne l’impression que le nombre des cygnes augmente sans cesse jusqu’à ce qu’ils disparaissent au loin ». On peut alors songer au Cygne de Tuonela de Sibelius et à son envoûtant cor anglais ondulant sur les flots noirs du royaume des morts. Si Rautavaraa ne fait pas ici allusion au Kalevala qui avait nourri l’imagination de Sibelius, il s’inscrit dans une même tradition symphonique, digne de ses études à la Sibelius-Akatemia d’Helsinki où il était devenu professeur, et du parrainage qu’il avait reçu de son illustre aîné. 

Fondée en 1958, l’Université arctique d’Oulu, près de Liminka, commanda Cantus Arcticus pour sa remise de diplômes de 1972, lors d’une cérémonie traditionnellement accompagnée d’une cantate, comme celle que Sibelius composa en 1894 pour la Faculté d’Helsinki. Pour rompre avec cette coutume, Rautavaara préféra donc aux voix humaines de la cantate ces voix de la nature sauvage environnante.

Texte de François-Xavier Szymczak

Rautavaara : Cantus Arcticus (Orchestre philharmonique de Radio France / Mikko Franck)
L'intégrale du concert
Stravinski, Rautavaara et Chopin par Nelson Freire et l'Orchestre philharmonique de Radio France
Grande salle Pierre Boulez -Philharmonie