Comment imaginez-vous la musique de la mer ? Ecoutez l'orgue marin de Zadar !

Sur la côte adriatique, un instrument de musique unique au monde est en marche nuit et jour : l'orgue marin de Zadar joue une partition orchestrée par le vent et les vagues. A l'occasion de son dixième anniversaire, nous avons rencontré ses créateurs, l'architecte Nikola Bašić et le facteur d'orgue Tomislav Heferer.

Comment imaginez-vous la musique de la mer ? Ecoutez l'orgue marin de Zadar !
Orgue marin à Zadar MEA

L'orgue marin à Zadar, ville millénaire située sur la côte croate, joue depuis 2005 une partition orchestrée par le vent et les vagues. Sur la pointe ouest de cette ville-péninsule, rien ne laisse présager une telle expérience sonore : un bord de mer en pierre dalmate, blanche et lisse, dont les dénivèlements descendent vers la mer, et un horizon à perte de vue. Et puis, au fur et à mesure que l'on avance, une musique ininterrompue se dégage de cette étreinte entre la pierre et les vagues, un chant qui ressemble au chant des baleines.

A l'origine de cet instrument peu commun, l'architecte croate Nikola Bašić, qui est né sur une île voisine et dont les souvenirs d'enfant écoutant la musique des vagues se brisant sur les rochers et pénétrant les grottes habitent l'imaginaire. Lorsqu'il reçoit la commande de la municipalité de Zadar pour la réhabilitation de la côte, détruite et abandonnée suite aux conflits qui ont secoué cette région, il pense d'abord à ce vieux souvenir :
« On voulait que je conçoive un projet de débarcadère pour paquebots. Qu'à cela ne tienne, ce sera un débarcadère pas comme les autres. Je voulais d'abord créer un espace de communication avec l'énergie de la mer, un espace qui combine les éléments d'architecture avec l'immatériel du son. Je me suis rappelé des grottes de mon enfance et des bruits que j'écoutais, gamin, sur mon île. Je voulais rendre audible cette musique de la mer. »

Mais comment traduire le bruit des vagues en un son articulé ? Nikola Bašić cherche des conseils auprès d'un ami acousticien et musicien, Ivica Stamać, aujourd'hui disparu. Pour Stamać, l'équation est simple : l'énergie de la mer dirigée...à travers des tuyaux...et l'air qui se libère sous la pression... il faut construire un orgue marin !

Esquisse pour le projet d'orgue marin de Zadar © Nikola Bašić
Esquisse pour le projet d'orgue marin de Zadar © Nikola Bašić

« A ce point de l'aventure, il nous fallait de l'expertise très spécifique, pour dompter la mer et construire l’instrument. C’est ainsi que Vladimir Androšec, expert en hydraulique maritime à l'université de Zagreb et Tomislav Heferer, héritier d'une famille de facteur d'orgues vieille de deux cents ans, rejoignent le projet. »

*La tempête dans un tonneau et l’orgue englouti

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« A partir du moment où on avait une idée concrète de ce que nous voulions faire, les choses allaient assez vite, » raconte Tomislav Heferer. « Dans mon atelier, nous avons tout organisé pour tester notre orgue : un tonneau, des tubes en plastique et de l'eau. Il fallait simuler les conditions en pleine mer avec les bouts de ficelle... J'ai l'habitude de gérer l'air dirigé de façon très précise lorsque je construis un orgue. Or, avec la mer, aucun paramètre n'est prévisible : le ressac et l'angle de l'arrivée de la vague, la puissance...nous avons essayé d'anticiper tous les cas de figure possibles...mais évidemment, avec la mer comme source principale du souffle, chaque situation reste unique.»

Mais tout le monde s’est pris au jeu. L’acousticien propose d’accorder les tuyaux en accords de do et sol majeur, pour faire un clin d’œil à la tradition dalmate des Klape, chanteurs à cappella.*( Pour entendre les Klape, visionnez la vidéo en bas de page. )

« C'était inédit pour moi à plus d'un titre, » avoue Tomislav Heferer. « Les contraintes étaient quand même très importantes. Etant donné la puissance de la mer, les tuyaux les plus courts pour les registres aigus n’étaient pas envisageables, la pression de l’air aurait été trop importante pour obtenir un ton, et si on mettait que des tuyaux très longs, ils auraient été à sec assez souvent, donc silencieux…et puis, les matériaux…J’ai l’habitude de travailler du bois ou du cuivre, et je ne suis pas équipé pour travailler les matériaux de construction – le polymère et l’inox - assez durs et résistants pour faire face aux conditions agressives de la mer. »

Orgue marin de Zadar, vue sur le mécanisme
Orgue marin de Zadar, vue sur le mécanisme

De toute façon, il fallait se jeter à l'eau, façon de parler. « Et puis, bon, on s'est dit, faut bien essayer, et notre orgue englouti a vu le jour.

Orgue marin à Zadar, vue d'ensemble
Orgue marin à Zadar, vue d'ensemble

Là où la mer heurte la digue, les tuyaux en polymère réceptionnent l'eau qui est poussée vers une galerie souterraine située sous les sept marches que l'on voit de la côte. En dessous de chaque marche, nous avons posé horizontalement les tuyaux en inox disposés en accords de cinq notes. La bouche de chaque tuyau est surplombée d'une ouverture dans le sol qui permet au son de sortir.

Orgue marin à Zadar, trous
Orgue marin à Zadar, trous

Les tuyaux reposent dans une galerie souterraine qui fait l'effet de la boite résonnante et amplifie les vibrations sonores.

Orgue marin à Zadar, marches
Orgue marin à Zadar, marches

Et puis, ce n’est jamais pareil : les vagues, les bateaux qui passent, les vents, les baigneurs, tout participe au son de l’orgue marin, et c’est génial. »

Comme pour n'importe quel autre orgue qu’il signe, Tomislav Heferer assure l’entretien de l’orgue marin de Zadar. « Idéalement, il faudrait faire une révision de l’instrument tous les ans ; depuis l’inauguration en 2005, je m’y suis rendu trois fois : il y avait par – ci, par -là de rares colonies de coquillages, j’ai nettoyé les bouches des tuyaux et réajusté leur position, mais je peux vous dire que rien n’a bougé. Notre orgue est parti pour sonner encore pendant très longtemps ! »

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