Mort de Michel Legrand : clap de fin

Compositeur, arrangeur, pianiste, chef d’orchestre, chanteur… Michel Legrand est mort samedi 26 janvier 2019 à Paris, il avait 86 ans. Retour sur la vie d’un grand enfant, auteur de Peau d'âne, des Parapluies de Cherbourg, ou encore des Demoiselles de Rochefort.

Mort de Michel Legrand : clap de fin
Michel Legrand a remporté trois Oscars pour ses musiques de film tout au long de sa vie. , © Getty / Paul Charbit

« Je sais que ma mort aussi approche [....]. J’ai le trac, mais je n’ai pas peur ! », confiait Michel Legrand au magazine Paris Match en septembre dernier. Le compositeur vient de s’éteindre le 26 janvier à Paris à l’âge de 86 ans. 

France Musique lui rend hommage dès ce samedi, de 11h à 13h30, dans une émission spéciale présentée par Thierry Jousse et Jean-Baptiste Urbain. A partir de 13h30, l'antenne rediffusera la série de Grands Entretiens consacrée à Michel Legrand. 

Évoquer Michel Legrand c’est fredonner des mélodies que tout le monde connaît (Les moulins de mon cœur), c’est replonger dans un doux parfum d’enfance (Peau d’âne), c’est visionner des images gaies et colorées (Les parapluies de Cherbourg). Enthousiaste et impatient comme un enfant selon les mots de ses proches, le compositeur a dédié sa vie à la musique. 

Entouré de femmes

Dès l’âge de 3 ans, il passe son temps sur un vieux piano qui traîne chez lui. Il tente de reproduire les chansons diffusées à la radio. Ses parents divorcent, il se retrouve entouré de femmes entre sa mère, Marcelle, sa sœur Christiane, et sa grand-mère. Ses souvenirs d’enfance sont solitaires, gris. Il trouve son seul réconfort dans la musique et suit des premiers cours avec une autre femme : Mademoiselle Piteaut, puis Mademoiselle Geneviève (Joy) qui enfin le présente à Lucette Descaves qui lui ouvrira les portes du conservatoire de Paris.

Michel Legrand est doué. Il étudie le solfège, l’harmonie, le piano, mais s’intéresse aussi aux autres instruments. Au conservatoire, il entre dans la classe de la très respectée Nadia Boulanger. Excellente pédagogue mais d’une exigence redoutée. Elle prend sous son aile le petit Michel et le gardera de longues années auprès d’elle, le faisant exprès redoubler plusieurs fois. La musicienne devient sa « mère de musique » et il lui doit beaucoup. 

Après ses années d’études, Michel Legrand doit se lancer dans la vie active. Il commence par accompagner des chanteurs dans les cinémas : à l’époque, il existait des entractes musicaux. Il devient vite arrangeur et accompagnateur auprès d’artistes comme Henri Salvador, Charles Trenet, Maurice Chevalier… 

Premier succès dans le jazz

Un de ses premiers succès arrive en 1954. Il orchestre des chansons populaires sur Paris pour Columbia aux Etats-Unis. Le disque est un immense succès mais Michel Legrand ne touchera que 200€ (c’était prévu dans son contrat…). La société américaine lui propose donc en contrepartie d’enregistrer un nouveau disque. Ce sera Legrand Jazz avec quelques-uns des musiciens les plus en vue de l’époque : Miles Davis, John Coltrane, Bill Evans, Ben Webster et Donald Byrd. 

Après des études très classiques, Michel Legrand (au grand dam de Nadia Boulanger) se tourne vers des univers qui ne sont pas considérés comme sérieux : la variété et le jazz. Pendant cinq ans, il va être arrangeur et accompagnateur. Un statut dont il se lasse vite. Michel Legrand n’a pas encore 30 ans, souhaite créer et s’interroge intérieurement : « Est-ce vraiment pour cela que tu as été formé ? Si la réponse est oui, pourquoi avoir autant appris, et parfois souffert, avec Nadia Boulanger ? » (Rien n’est grave dans les aigus, Michel Legrand). 

La rencontre décisive avec le monde du cinéma

C’est à ce moment-là qu’il se tourne vers le monde du cinéma et va signer ses plus grands succès. Une rencontre insolite et décisive se fait à bord d’un bateau : il doit partager sa cabine avec un certain Chris Marker. C'est avec ce futur réalisateur qu’il fera son premier grand saut dans la musique de film pour le documentaire L’Amérique insolite de François Reichenbach. Même si sa première vraie collaboration date de 1954 pour Les Amants du Tage, le succès du documentaire va mettre Michel Legrand dans la lumière. 

S’en suivent des projets avec des grands noms de la Nouvelle Vague : Agnès Varda, Jean-Luc Godard, François Truffaut pour n’en citer que quelques-uns. Grâce à la réalisatrice de Cléo de 5 à 7, il jouera son premier rôle à l’écran : Bob. La même année, il participe à un projet très différent avec Chris Marker et doit composer une musique sur des instruments à clavier uniquement, sans avoir vu une seule image de ce qui sera Le Joli Mai. En parallèle, il signe des musiques de films de réalisateurs très différents de ceux de la Nouvelle Vague, comme sa longue collaboration avec Francis Lemarque. 

Jacques Demy, collègue et ami

En 1960, il rencontre Jacques Demy, futur époux d’Agnès Varda. Leur première collaboration est le fruit du hasard. Pour le film Lola, le réalisateur fait appel à Quincy Jones pour la musique, qui va devoir quitter la France en urgence… Michel Legrand arrive donc en renfort, après avoir été poussé par Agnès Varda (il devait déjà travailler sur un autre projet à ce moment-là) et signe la musique du film. S’en suivent La Baie des anges, Les parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort, Peau d’âne… Des années de travail et d’amitié entre les deux hommes. 

Après avoir remporté un Oscar pour la musique des Parapluies de Cherbourg, las de Paris, de la Nouvelle Vague, Michel Legrand s’installe à Los Angeles vers la fin des années 60 avec sa femme Christine Bouchard et ses deux enfants. Les Legrand seront vite rejoint pas le couple Demy/Varda. Mais il ne restera pas longtemps et préfère retourner en France. 

Bach, Mozart ou Ravel, c’est ma langue maternelle ; le jazz c’est ma première langue vivante.

Avec son succès international, Michel Legrand est bien affilié à son pays natal : c’est un compositeur français. Mais impossible cependant de classer sa musique. « Bach, Mozart ou Ravel, c’est ma langue maternelle ; le jazz c’est ma première langue vivante », écrit-ils dans Rien n’est grave dans les aigus. Toute sa vie, au lieu de choisir, le musicien a fait exister ces deux cultures, le classique et le jazz. 

Et même s’il a vécu au cœur de la musique du XXe siècle, il avait une sorte de méfiance pour la musique dite contemporaine qu’il qualifiait de « tout sauf de musique ». Pour lui, la musique, c’est une base rythmique, harmonique et mélodique, sinon ce n’est rien. Peut-être un apport immense qui lui vient de ses cours avec Nadia Boulanger qui, même si elle détestait le jazz, pensait la musique avant tout comme une émotion, un sentiment à transmettre, qu’une réflexion. 

Michel Legrand ces dernières années n’a pas arrêté d’être célébré pour sa carrière, pour son oeuvre. Des hommages avant l’heure ont été organisés à droite à gauche mais il est désormais temps de lui rendre un dernier vrai et sincère hommage. Ses mélodies et musiques ont déjà traversé plusieurs générations, il reste encore de la marge pour les futures qui pourront découvrir avec délice des musiques qui bercent l’enfance puis nous ramènent à un monde innocent et délicieux, celui des premiers souvenirs.