10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Leonard Bernstein

Surveillé par le F.B.I, admirateur des Beatles ou encore pianiste jazz à New York, voici Leonard Bernstein tel que vous ne l’avez (peut-être) jamais imaginé.

10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur Leonard Bernstein
Portrait du compositeur Leonard Bernstein (1918 - 1990), en 1968., © Getty / Alfred Eisenstaedt

Né le 25 août 1918 à Lawrence, dans le Massachusetts (Etats-Unis), Leonard Bernstein est une figure majeure du XXe siècle. En tant que chef d’orchestre, compositeur et pianiste, il rejoint George Gershwin et Aaron Copland au Panthéon des grands musiciens américains.

Pédagogue, écrivain et animateur de télévision, Bernstein s’est aussi fait connaître d’un large public, profitant de sa popularité pour promouvoir la musique, ou plutôt les musiques. Car Bernstein s’intéresse à tout : opéra, jazz, rock’n roll ou encore musiques latines. Un melting pot d’inspirations que l’on retrouve dans ses idées comme dans sa musique.

Il y aurait mille et une (petites) choses à apprendre sur cette charismatique personnalité ! En voici déjà 10, en guise d’introduction…

Les Beatles sont les Schubert de notre temps

C’est bien le grand, l’immense Leonard Bernstein qui a formulé cette comparaison, dans une émission diffusée en 1967 sur CBS, Inside Pop - The Rock Revolution. Mélodies minimalistes, changements inattendus de tonalités et petites histoires dans lesquelles tout auditeur peut s’identifier : Bernstein décrypte les chansons des Beatles comme il analyse la Cinquième symphonie de Beethoven ou le courant musical impressionniste.

Il ne crée aucune hiérarchie entre les genres musicaux. D'ailleurs, les nombreuses émissions qu'il anime pour la télévision entre les années 1950 et 1970 abordent toutes les musiques, des symphonies de Mahler aux tubes rock'n'roll, avec pour seule constante : s’adresser prioritairement à la jeune génération.

Bernstein jazzman

Si Leonard Bernstein aborde tous les genres musicaux, cela ne l’empêche pas d’avoir ses petits préférés. Le jazz, notamment. Adolescent, il se mêle à toutes les bands qui croisent sa route. Quelques années plus tard, fraîchement débarqué à New York, il arpente les fameux clubs de la ville et décroche ses premiers contrats en tant que pianiste.

Un goût pour le swing qu’il décline dans plusieurs de ses compositions - On the Town (1944), Prelude, Fugue and Riffs (1949), Symphonie N°2 : The Age of Anxiety (1965). Bernstein aime la singularité du jazz, « un moyen d'expression à part entière », sa subtilité, mais aussi son humour : « Avec le jazz, on joue réellement avec les notes » (extrait de son album musical What is Jazz ?)

Parodie et humour

L’humour : une source d’inspiration pour le compositeur, mais aussi un efficace instrument de dérision. Car Bernstein prend un malin plaisir à parodier certaines formes musicales ou oeuvres des siècles passés.

Pour son deuxième cycle de mélodies, par exemple, ce ne sont pas les poèmes romantiques de Goethe ou Baudelaire qu’il choisit mais… quatre recettes de cuisine ! Queue de bœuf, Pudding ou Civet de lièvre, voici le menu chanté par la soprano.

Autre forme musicale, autre forme de dérision. Glitter and be Bay, l’air de Cunégonde dans l’opérette Candide (1956) est une parodie du fameux Ah ! Je ris, de me voir si belle chanté par Marguerite dans le Faust de Gounod. Alors que cette dernière ne peut résister à l’attrait des beaux bijoux qu’elle découvre, le personnage de Bernstein se lamente d’abord, hésite avant de conclure avec cynisme : « Je ne suis pas pure mais mes bijoux, eux, le sont ! ».

Une personnalité engagée

Derrière l’humour se cache souvent un propos, une idée défendue. Dans le cas de l’opérette Candide, il s’agit d’une dénonciation du maccarthysme, cette politique menée aux Etats-Unis au début des années 1950, et qui prit la forme d’une véritable chasse à l’homme menée par les autorités contre tout individu suspecté d’opinion ou activité communiste.

Leonard Bernstein ne dissimule pas ses engagements : à travers son oeuvre ou à l'occasion de (rares) interviews, il partage ses idées humanistes, désapprouve ouvertement la guerre engagée par les Etats-Unis au Vietnam, soutient l’intégration des minorités ainsi que le mouvement des droits civiques. En 1970, il fait scandale en organisant avec sa femme Felicia une soirée de soutien au Black Panther, une organisation politique afro-américaine.

Bernstein dirigeant un orchestre international pendant le "Est-Ouest Concert" donné à Berlin  le 25 décembre 1989, peu après la chute du mur.
Bernstein dirigeant un orchestre international pendant le "Est-Ouest Concert" donné à Berlin le 25 décembre 1989, peu après la chute du mur., © AFP

Dr Jekyll et Mr Hyde

« Parfois la superficialité de l’art m'apparaît de manière évidente, ainsi que la futilité du métier d’artiste », écrit Bernstein à son ami le compositeur Aaron Copland, en 1938. Car à côté du chef d’orchestre et présentateur charismatique, empli d’assurance, Bernstein doute, s’interroge, remet en question son oeuvre et sa personnalité.

Pendant qu’il compose Candide, dans les années 1950, il rédige un dialogue entre son “ça démoniaque” et son “moi bienveillant”. « Candide commence vraiment à ressembler à une bonne opérette à l’ancienne mode » critique le premier, sceptique. « Le mélange particulier de styles [...] au sein de cette oeuvre en fait peut-être un spectacle d’un nouveau genre » tempère le second, plus optimiste.

Leonard Bernstein en 1968.
Leonard Bernstein en 1968., © Getty / Alfred Eisenstaedt

Les rêves de Leonard

La publication posthume de la correspondance de Bernstein - 650 lettres sélectionnées par l’éditeur Nigel Simeone - met en lumière le caractère troublé et angoissé du compositeur. Auprès de ses amis, de son psychanalyste ou de sa femme Felicia, il s’interroge sur sa bisexualité, sa soif de gloire ainsi que sur ses rêves, dont il est convaincu que l’interprétation apportera la réponse à ses plus profondes interrogations.

Ces réflexions intimes et introspectives qui jalonnent la vie privée de Bernstein, transparaissent à travers son oeuvre. Dans son opéra Un endroit tranquille (1952), par exemple, il met en scène un psychanalyste, thérapeute à qui le personnage de Dinah confie ses rêves et sa quête d'un l’au-delà, d’un endroit paisible et harmonieux. Ce même Somewhere que chantent et espèrent les amants de West Side Story.

Mariage et bisexualité

« Tu es homosexuel et cela ne changera sans doute jamais » écrit l'actrice Felicia Bernstein à son époux en 1951, quelques mois seulement après leur mariage. « Je suis prête à t’accepter tel que tu es [...] car je t’aime passionnément ». Des mots détonnants et forts à une époque où l’homosexualité est encore largement considérée comme une maladie.

Felicia et Leonard Bernstein ont trois enfants et se séparent en 1976, après 25 ans de vie commune. 25 années durant lesquelles l’épouse tolère les relations extra-conjugales de son mari tant que celles-ci “restent discrètes”.

Felicia et Leonard Bernstein avec deux de leurs enfants, en 1957.
Felicia et Leonard Bernstein avec deux de leurs enfants, en 1957., © Getty / Bettmann

Surveillé par le F.B.I

A une époque où l’Amérique subit de plein fouet les tensions de la guerre froide, l’humanisme et l’engagement de Bernstein inquiètent les services de renseignement intérieur. Au début des années 1950, alors que la chasse aux sorcières (communistes) bat son plein, le nom du compositeur apparaît même dans une liste officielle du F.B.I, liste d’individus suspectés d’être affiliés à une organisation communiste.

Les tensions s’apaisent peu à peu autour du compositeur. Mais en 1971, rebelotte : Bernstein est cette fois-ci soupçonné d’avoir glissé des messages codés de propagande anti-gouvernementale dans les textes latins de sa nouvelle oeuvre, Mass. Si le Président Nixon décline son invitation à la première et si une critique négative est publiée dans le New York Times, l’oeuvre est aujourd’hui considérée comme l’une des plus abouties du compositeur.

Un chef derrière son piano

Parfaite démonstration de l’esprit libre de Bernstein : lorsqu’il ne peut choisir entre le rôle d’interprète et celui de chef, il endosse les deux, tout simplement. On le voit ainsi régulièrement diriger l’orchestre depuis son piano, et ce, notamment lorsqu’il s’agit de l'une de ses œuvres favorites : la Rhapsody in Blue de Gershwin et le Concerto en Sol de Ravel.

Bernstein est un excellent pianiste, s’adaptant tout aussi bien aux grandes parties solistes qu’à celles d’accompagnateur. Invité par les plus prestigieuses salles du monde, il se plait à donner la réplique aux chanteurs : la mezzo-soprano Christa Ludwig, notamment, ou le baryton Dietrich Fischer-Dieskau.

Un record de premières fois

En termes de “premier Américain à”, Bernstein bat tous les records : premier compositeur américain à diriger un opéra entre les (très) prestigieux murs de La Scala de Milan, premier musicien américain nommé directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de New York, premier musicien classique à faire une (longue) carrière à la télévision.

La liste est longue et rend bien honneur au prolifique et éclectique parcours de ce compositeur disparu subitement le 14 octobre 1990, des suites d’une crise cardiaque. « Music’s Monarch, Dies » ( « Le seigneur de la musique est mort ») titrait alors le New York Times.

Leonard Bernstein dirigeant la Symphonie "Résurrection" de Gustav Mahler, à Lenox (Massachusetts), en 1970.
Leonard Bernstein dirigeant la Symphonie "Résurrection" de Gustav Mahler, à Lenox (Massachusetts), en 1970. , © Getty / Bettmann

Nathalie Moller