Gabin avant Gabin : du music-hall à l'opérette

Avant d'être la star de cinéma que l'on connaît, Jean Gabin a débuté par la chanson, du music-hall à l'opérette.

Gabin avant Gabin : du music-hall à l'opérette
Jean Gabin et Gaby Basset dans la comédie chantée "Chacun sa chance" de Hans Steinhoff et René Pujol,1930., © Getty / Michel ARTAULT

Imaginez Jean Gabin dans une comédie musicale, très élégant et maquillé, dansant et chantant d'une voix aigüe. L'image se situe tellement à l'opposé de celle de l'acteur culte du Clan des siciliens ou de Touchez pas au grisbi, que l'on a tendance à l'occulter. Pourtant, le premier film de Jean Gabin était une opérette et avant cela, il chantait pour l'opérette et le music-hall pendant près de sept ans.  

Vidéo : les débuts musicaux de Jean Gabin 

Un environnement musical... détesté

Tout prédestine le jeune Jean Moncorgé à une carrière de chanteur. Son père, Ferdinand Moncorgé, dit Gabin, est « compère » dans les caf’conc (café-concerts) : il annonce les numéros d’artistes, tel un bonimenteur, et il est aussi chanteur d’opérette. Sa mère, Hélène Madeleine Petit, est une chanteuse de café-concert qui interrompt son activité pour se consacrer à sa famille.  

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Malgré cet environnement propice à la chanson, Jean Moncorgé a peu d’estime pour ce milieu qu’il considère comme factice : « pour lui, tout était faux : du maquillage, de la façon de pleurer d'une manière un peu extravagante sur scène et il détestait tout ça » détaille Patrick Glâtre, auteur spécialiste de Jean Gabin et chargé de mission Images & cinéma au Conseil départemental du Val d'Oise. Il lui préfère la vérité de la nature, comme celle qui entoure Mériel, la petite ville dont il est originaire dans le Val d’Oise. Celui qui incarnera plus tard Jacques Lantier dans La Bête humaine de Jean Renoir porte une grande admiration aux métiers physiques, comme celui de son grand-père, constructeur de locomotive.

Profession : "Bec de gaz dans le lointain"

Il enchaîne les petits boulots : cimentier, manœuvre, magasinier… et s’en sort difficilement. Son père décide de l'aider en le piégeant : lui faisant croire qu’il l’emmène chez un garagiste, il le présente à l’administrateur des Folies Bergère, qui lui propose un rôle de figurant. Jean Moncorgé n’ose pas refuser et c'est ainsi que commence sa carrière de « bec de gaz dans le lointain », selon ses propres dires : il utilise la métaphore des lampadaires alimentés au gaz pour faire référence au métier de figurant.

Le jeune Jean a un atout remarquable, comme le souligne Patrick Glâtre : « Il sait très bien danser et chanter. Il allait guincher au Moulin de la Galette quand il était adolescent et tout de suite, il se fait repérer sur scène (...). Il imite très bien Maurice Chevalier et Maurice Chevalier à l'époque est une très, très grande vedette. »  

Jean Moncorgé prend alors le pseudonyme de Jean Gabin et fait ses premiers pas sur scène dans l'ombre de son père. On lui demande régulièrement s'il est de la famille de Ferdinand Gabin, jusqu'au jour où sa carrière va éclipser celle de son père.

Du music-hall à l'opérette, et réciproquement

Il alterne alors entre tours de chant et opérettes. En 1923, le chanteur Jean Sablon auditionne avec Jean Gabin pour l'opérette La dame en décolleté : « On nous a engagé tous les deux. On s'est habillés pendant un an ou deux tous les deux ensemble dans la même loge aux Bouffes-Parisiens ». En 1925, Jean Gabin monte sur scène avec son père et sa femme, Gaby Basset, pour l'opérette Trois jeunes filles nues d'Yves Mirande, Albert Willemetz et Raoul Moretti, tout d'abord en tant que doublure puis en 1926, dans le rôle de Marcel.

Jean Gabin présente un tour de chant à Paris puis à travers la France où il apprend les bases du métier. Les artistes se produisent alors sur scène sans micro : « Non, il n'y avait pas de sono, penses-tu. Et puis, il y avait un drôle d'orchestre, il y avait au moins 30 musiciens, il fallait passer par-dessus ! » témoigne Jean Gabin en 1958.

En 1928, il se présente au Moulin Rouge  : « Je suis venu auditionner avec mes petites chansons sous les bras et Jacques-Charles et Mistinguett m'ont demandé si je voulais rester pour la revue qu'ils étaient en train de monter à Paris ».

Mistinguett
Mistinguett, © Zig - Gallica - BNF, Bibliothèque Nationale de France

Et voilà comment je suis revenu au music-hall, et ça a été pour moi mon premier grand départ. - Jean Gabin

En 1929, il rencontre le succès en tant que jeune premier comique avec Flossie : l'opérette est donné plus de 400 fois. S'ensuit Arsène Lupin banquier qui révèle sa puissance comique.

Des planches aux plateaux

En parallèle, il fait des essais peu concluants dans le cinéma muet avec notamment le sketch Les Lions. En 1930, à l'arrivée du cinéma parlant, beaucoup de chanteurs de café concert et d'opérette vont passer de la scène du théâtre aux plateaux de cinéma. Pathé-Natan lui propose un rôle dans une comédie chantée avec sa femme Gaby Basset, dont il vient de divorcer. En 1958, Jean Gabin se souvient de l'audition : « Je l'avais trouvé déplorable l'essai, je le trouvais minable, j'avais une gueule impossible. Mais enfin pour eux probablement que ça a dû être bon, ils m'ont pris ! Et c'est comme ça que j'ai débuté dans une opérette qui s'appelait 'Chacun sa chance' ». Avec le film de René Pujol et Hans Steinhoff, il signe un contrat de trois ans avec Pathé-Natan pour jouer dans des comédies chantées, genre très à la mode à l'époque. 

Comment Gabin est devenu Gabin

Il se découvre à l'écran et déteste son image : il est trop maquillé, sa voix est suraigüe. Il remet en cause son jeu d'acteur. C'est ce travail sur lui-même qui va lui permettre de devenir le Gabin que l'on connaît, comme le souligne Patrick Glâtre : « il va quitter tout ce qui est le music-hall pour devenir un comédien, un acteur à part entière ». Le réalisateur Julien Duvivier le forme aux techniques du cinéma et lui apprend le fonctionnement des objectifs et des focales, des lumières, ce qui lui permet de mieux maîtriser son image et son jeu à l'écran : « Il prend conscience qu'il ne faut pas en faire des tonnes », renchérit Patrick Glâtre.  

Il enchaîne les grands films : La Bandera, Pépé le Moko, Gueule d'amour, Quai des brumes et La Belle équipe. Dans ce film de Julien Duvivier, Jean Gabin interprète ce qui est encore aujourd'hui son titre le plus connu, Quand on se promène au bord de l'eau. Jean Gabin se souvient du tournage, avec le franc-parler qu'on lui connait : « à cette époque-là, il n'y avait pas de playback, je l'ai enregistrée directement et donc je me la suis tapée au moins six ou sept fois ! ».  

La chanson continue de l'accompagner que ce soit dans certains films, ou à titre personnel. Il joue par ailleurs de l'accordéon pour s'accompagner au chant. D'ailleurs, lorsqu'il part pour New-York en 1941, « il faut quand même imaginer le plus grand acteur européen de l'époque qui descend du paquebot avec son vélo et son accordéon ! » relate Patrick Glâtre.

La Belle équipe de Julien Duvivier où Jean Gabin interprète son titre culte : "Quand on s'promène au bord de l'eau"
La Belle équipe de Julien Duvivier où Jean Gabin interprète son titre culte : "Quand on s'promène au bord de l'eau", © AFP / WALTER LIMOT

Pour en savoir plus 

  • Jean Gabin, anatomie d'un mythe, Claude Gauteur et Ginette Vincendeau (Nathan Université, 1993 
  • Gabin-Dietrich un couple dans la guerre, Patrick Glâtre, Editions Robert Laffont, 2016
  • Intégrale Jean Gabin et Anthologie Ferdinand Gabin, label : Frémeaux et associés, Coffret Cd

A venir

  • Jean Gabin, de Mathias Moncorgé & Patrick Glâtre, Editions de la Martinière, février 2022.
  • Exposition "Jean Gabin", du 9 mars au 10 juillet 2022, à l'espace Landowski - musée des années trente, Boulogne-Billancourt.