Décès du compositeur Thanos Mikroutsikos, figure de proue du communisme grec

Il était l’un des compositeurs grecs les plus influents de ces dernières décennies : Athanasios "Thanos" Mikroutsikos est décédé samedi 28 décembre 2019 à l’âge de 72 ans. Il avait fait de la chanson grecque un terrain d'expérimentation musical mais aussi un véhicule politique.

Décès du compositeur Thanos Mikroutsikos, figure de proue du communisme grec
Thanos Mikroutsikos en concert en juin 2018, © capture d'écran YouTube

Le compositeur grec Thanos Mikroutsikos est décédé samedi soir dernier à l'Hôpital Metropolitain d'Athènes après plusieurs semaines d'hospitalisation en raison d'un cancer. Durant toute sa carrière musicale, il tentera de libérer la forme de la chanson grecque, en cherchant du côté du langage musical contemporain : combinaison de tonalité et d'atonalité, et variations morphologiques.

Thanos Mikroutsikos est né en 1947 à Patras, à l'ouest du pays. Il a étudié le piano à la Société Philharmonique de Patras et au Conservatoire Hellénique. Il a également reçu une formation de mathématiques à l'Université d'Athènes. Ses premières compositions datent de la fin des années 1960, même s'il lui faut attendre 1975 pour être reconnu grâce à son album Politika Tragoudia ("Chansons Politiques"). Il mettra ensuite en musique les poèmes de Giannis Ritsos, Vladimir Mayakovsky, Manos Eleftheriou et Bertold Brecht, entre autres.

"Il était extrêmement connu en Grèce pour son mélange sans pudeur de références intellectuelles (avec ses mises en musique de Brecht, Kavvadias ou Villon) et populaires (avec l'usage épique du zeibekiko, danse populaire grecque, dans "Roza", sa collaboration avec le chanteur populaire Dimitris Mitropanos)", selon Théodora Psychoyou, musicologue d'origine grecque, pour France Musique. "Il y a une tradition en Grèce, depuis Mános Hadjidákis et Mikis Theodorakis, de mise en musique de poètes dans des genres populaires. Il y a la volonté de mettre dans la bouche de tout le monde des vers exceptionnels. Et ce que Thanos Mikroutiskos ajoute, c'est une orchestration très originale."

La musique de Thanos Mikroutsikos au milieu des années 70 est le reflet du climat politique en Grèce, qui connaît une période de Metapolitefsi ("changement de régime") entre 1975 et 1978. Il publie à cette période son album Mousiki Praxi Ston Brecht ("Exercices Musicaux sur Brecht") et surtout sa Cantate pour Makronisos dans laquelle il parvient à injecter de l'atonalité dans son langage musical. Cette cantate remporte alors un vif succès grâce à l'interprétation de Maria Dimitriadi.

"Son disque Stavros tou Notou ("La croix du Sud") de 1979, sur les poèmes de Kavvadias, (annoncé pourtant comme un fiasco), a nourri trois générations de grecs", continue Théodora Psychoyou. "Les versions italiennes de son travail avec la grande Diva Milva (par exemple "Anna non piangere", sur des paroles de Bertolt Brecht) montrent une facette du bel canto à l'italienne à vous arracher les larmes..."

Il continuera à partir des années 1980 à explorer l'idée d'expression musicale totale, en conjuguant théâtre, musique électronique et atonalité (Stavros tou Notou, Grammes ton orizondon sur les poèmes de Kavvadias en 1991). A noter : sa mise en musique des poèmes de François Villon traduits en grec (En mon pays suis en terre lointaine, 2001). En 1993, il compose _Le Retour d'Hélène_, opéra en un acte, trois périodes et six scènes, chanté en grec sur des poésies de Yannis Ritsos et sur un livret de Christos D. Lambrakis, créé et gravé au disque (EMI Classics) sous la direction d'Alexandros Myrat. A découvrir, ou redécouvrir pour son écriture orchestrale raffinée et soyeuse, ses parties instrumentales inventives et attrayantes et son chant profondément grec.

Engagement politique

Comme nous pouvons le voir à sa discographie, Thanos Mikroutsikos était quelqu'un d'engagé. Dans les années 60, la Grèce connaît une période de troubles et de junte militaire (1967-1974) et les idées et actions anti-dictatoriales de Mikroutsikos lui valent de subir des persécutions. A la chute du régime, il se rapproche du EKKE ("Mouvement communiste révolutionnaire de Grèce" d'orientation maoïste). En 1993, il est nommé ministre député de la culture par le nouveau Mouvement Socialiste Panhellénique, auprès de la ministre Melina Mercouri à qui il succède à sa mort en 1994.