Chants ouvriers, de lutte et d’exil… Un chœur pas comme les autres dans le Jura

Avec un répertoire constitué de chants ouvriers nés il y a un siècle, et des chants sur les migrants, le C(h)œur Ouvrier de La fraternelle s’est à la fois emparé du patrimoine local tout en étant tourné vers l’actualité.

Chants ouvriers, de lutte et d’exil… Un chœur pas comme les autres dans le Jura
La Fraternelle, ancienne coopérative ouvrière devenue association pluridisciplinaire, héberge et soutient le C(h)œur Ouvrier, © La Fraternelle

« J’ai faim j’ai faim / Travailler, ça n’est pas facile, /  Depuis un mois, de ville en ville, / Je cours la casquette à la main, / J’ai cinquante ans et bon courage, / Mais je ne trouve plus d’ouvrage,  / J’ai faim... »

Ce chant ouvrier intitulé « J'ai faim » résonne étrangement aujourd'hui, mais a pourtant été écrit il y a plus de cent ans. Redonner vie aux chants et poèmes issus du Journal ‘Le Jura socialiste’, c’est l’objectif que s’est fixé le chœur C(h)œur Ouvrier de La fraternelle, installé dans la commune de Saint-Claude, en plein cœur du Jura.

Chanter la condition ouvrière 

Un week-end par mois, une vingtaine de choristes amateurs dirigés par Stéphanie Barbarou se réunissent pour répéter et travailler ensemble un répertoire constituée principalement de chants ouvriers. Roger Bergeret, professeur d’histoire à la retraite, a rassemblé au fil du temps plus de 350 chants et poèmes, publiés chaque semaine dans le ‘Jura socialiste’ entre 1896 et 1910. Ces chants, véritable mémoire des mouvements ouvriers du début du siècle, racontent le labeur au quotidien, les combats et les luttes mais aussi la mobilisation des ouvriers. 

« Je me suis rendu compte qu’à l’époque, la chanson était vraiment le porte-parole des ouvriers. C’était un outil de lutte, la chanson devait remplacer les fusils. N'oublions pas qu'on avait eu en 1871 la Commune de Paris qui a fait des milliers de morts. La classe ouvrière s'organise alors politiquement et en même temps, adopte des positions révolutionnaires. Il faut donc porter la parole ouvrière, la faire connaître et mobiliser. » - Roger Bergeret

Au delà de leur valeur politique, certains de ces chants se révèlent d’une grande qualité littéraire, comme le souligne Roger Bergeret : « Il y a des textes magnifiques qu'on ne trouve pas dans les manuels scolaires, comme ceux de Pierre du Pont.Baudelairel'a salué comme l'un de nos plus grands poètes, mais Lagarde et Michard l'ignorent complètement, comme d'ailleurs toutes ces chansons et tous ces textes qui sont très beaux ».

Si les textes ont été précieusement archivés et compilés, il ne reste aucune indication sur la musique qui les accompagnait. C’est là qu’intervient Stéphanie Barbarou. Cheffe de chœur et compositrice, elle ne connaissait pas le Jura avant de rejoindre le projet, et de s'installer un week-end par mois dans la région.  

En 2013, la Fraternelle - ancienne coopérative ouvrière devenue espace culturel pluridisciplinaire -, sous l'impulsion de Philippe Berger, musicien improvisateur, a fait appel à elle pour mettre en musique ces chants dans le cadre d'une résidence. Pour ce faire, elle s’inspire des grands auteurs de la chanson française (Brel, Colette Magny…) mais aussi de Purcell.  Pendant un an se met en place ce chœur amateur, étoffant chaque mois son répertoire.  Et l’alchimie se produit, le projet est reconduit au delà de la résidence et compte chaque année une vingtaine de membres. 

La mémoire d'un territoire 

Les membres du chœur, originaires de Saint-Claude et des environs, sont particulièrement sensibles à la mémoire locale. La tournerie, et plus précisément la fabrique de pipes, étaient les fers de lance de l'industrie régionale. Ainsi Marion Ciréfice, choriste depuis le début du projet, nous explique comment le chœur s’insère dans son histoire familiale  : « Mon arrière grand-père faisait des tuyaux de pipe pour les pipes de Saint-Claude. Il avait un atelier dans le village, où il y avait 40 autres ateliers. Les hommes descendaient le samedi matin à Saint-Claude porter leurs sacs de tuyaux. Ils venaient au café de La fraternelle pour lire le ‘Jura socialiste’. Et donc il a lu ces chants et mon grand-père a fait la même chose. Et maintenant, c'est moi qui descend du village le samedi pour venir chanter à La fraternelle. Pour moi, c'est assez symbolique. » 

Le chœur se produit régulièrement en concert dans la région et le public réagit très favorablement, à la fois parce qu’il est question de l’histoire locale mais aussi parce que « les spectateurs entendent la véracité de ces mots, que ces mots sont toujours d’actualité et que les luttes, les colères et les révoltes sont toujours les mêmes. » souligne Stéphanie Barbarou, la cheffe de choeur. 

Pour d’autres choristes, c’est la sensibilité à la cause ouvrière et à la précarité qui les mobilisent. Si la pénibilité n’est pas la même qu’au début du siècle, de nouvelles formes d’organisation de travail et la mondialisation rendent certaines professions très difficiles, comme par exemple les plateformes d’appels téléphoniques à l’étranger. Et, comme le précise Jean-Pierre Lozneanu, « la fragmentation de la société et des conditions de travail n’est pas favorable au regroupement ». Les chants ouvriers permettent de souligner l'importance de la mobilisation collective, de la mettre en perspective avec l'histoire et résonnent avec l’actualité. 

Ouvriers d'hier, migrants d'aujourd'hui 

Dans cette perspective, Stéphanie Barbarou a ouvert le répertoire du chœur vers l’actualité en s’intéressant à la question de la migration. En 2015, elle a mis en musique le texte de l’auteur franco-grec Dimitris Alexakis qui aborde le sujet des migrants morts en Méditerranée.

« On ne parlera pas du naufrage. On dira seulement que le moteur s’est noyé. On étouffera les cris, on fermera au besoin les fenêtres. » - Les Limbes - d’après Dimitris Alexakis 

Le lien entre chants ouvriers, chants d’exil et tradition orale est évident pour la cheffe de chœur  : « Il me semble assez logique qu’à travers ce projet-là, autour de la migration, on puisse amener d'autres chansons dans d'autres langues qui parlent de la migration, qui parlent de l'exil, des gens qui partent pour aller travailler. Il y a énormément de chants, par exemple en Méditerranée, autour de cet exil lié au travail, lié au fait d'abandonner quelque chose. »

L’une des particularités du chœur est de chanter dans plusieurs langues, soit en arabe, grec,  albanais… En plus d’encourager l’ouverture de chacun vers d’autres cultures, les vertus pédagogiques de cette démarche se révèlent très bénéfiques, comme le souligne Stéphanie Barbarou : « Aborder des chants dans une autre langue, c’est aborder d’autres sonorités, d’autres façons de chanter, d’autres timbres et voix qui ne font qu’enrichir le fait de chanter ensemble ». Approche facilitée par l'absence de partition. Stéphanie Barbarou, qui habite en région parisienne, vient un week-end par mois pour faire répéter le chœur dans le Jura. Elle envoie à chacun des fichiers audio, pour que chaque voix puisse répéter en solo. Ainsi c’est la mémoire qui est sollicitée plutôt que les connaissances musicales, dans un souci d’ouverture à tous. 

Cela demande beaucoup d'engagement, mais ça marche : « En six ans, il y a eu énormément de progrès, nous dit Stéphanie Barbarou, et on va en faire d’autres encore ». Loin des chorales classiques où chacun a une voix et une place déterminée, la cheffe de chœur propose à ses choristes de changer de voix et de place en fonction des chants : « Ce qui étonne aussi le public, c'est que, comme on n'est jamais à la même place, entre deux chants, on change de place. C'est-à-dire qu'il y a une sorte de ballet qui s'installe sur la scène en attendant d'être en place pour le chant qui suit. » relate Monique Lançon, choriste.

Aujourd'hui, le fonctionnement du chœur dépend partiellement de La fraternelle qui met à disposition ses locaux, son soutien en communication et une petite subvention. Mais en dehors de ça, les ressources viennent du chœur lui-même : cotisation des membres et revenus des concerts. Un équilibre précaire, lié à la fragilité de La fraternelle, elle-même victime des baisses de subventions des collectivités territoriales. Pour assurer son avenir, et poursuivre son travail de transmission et de partage, le chœur espère donner davantage de concerts et recruter de nouveaux chanteurs. 

Plus d'informations sur le C(h)œur Ouvrier de La fraternelle à Saint-Claude