Bourvil et la musique, cette grande histoire d’amour

Bourvil a été un grand comédien, sur les planches comme sur les plateaux de cinéma. Mais son premier amour, c’était bien la musique.

Bourvil et la musique, cette grande histoire d’amour
André Raimbourg, alias Bourvil, en 1962., © Getty / Giancarlo BOTTI

On connaît bien le Bourvil du grand écran, celui qui conduit une voiture blanche dans Le Corniaud et qui incarne « Augustin Bouvet, peintre en bâtiment » dans La Grande Vadrouille. On se souvient de l’acteur, de sa voix nasillarde et de ses moues amusantes, mais André Raimbourg, alias Bourvil, était aussi un chanteur, interprète, et pas seulement comique.

Né le 27 juillet 1917 à Prétot-Vicquemare, petite commune située entre Dieppe et Rouen, André Raimbourg grandit dans la verte campagne normande, loin des théâtres et spectacles de la ville. Et pourtant, dès le plus jeune âge, il surprend de par son talent pour la chanson et la mise en scène.

Enfant, il mémorise les chansons diffusées à la radio et se produit en spectacle à la fin des repas de famille. Ses numéros musicaux sont si bien travaillés et exécutés qu’il est invité à toutes les fêtes et cérémonies du voisinage. André est le joyeux luron de Bourville, cette petite commune où il grandit.

L’accordéoniste (c’est un drôle de p’tit gars)

Il est un compagnon que le petit André ne quitte jamais : son harmonica. Il travaille durant des heures, à l’oreille, sans aucune notion de solfège, et apprend seul quelques morceaux entendus à la radio. Il se débrouille tant et si bien que son beau-père lui fait cadeau d’un accordéon diatonique puis d’un phonographe. Enfin ! André peut écouter et réécouter à loisir ses morceaux favoris et améliorer son jeu.

Il poursuit ses études, envisage d’abord d’être enseignant, puis travaille comme boulanger. Mais alors qu'il ne parvient pas à choisir son métier, la musique, elle, est toujours là, indispensable. Il rejoint l’orchestre d’harmonie de Fontaine-le-Dun (au sein duquel il joue du piston), continue à chanter et jouer de l’accordéon pour ses amis.

Le jeune André assiste à ses premiers spectacles, à Rouen, dont il ressort à chaque fois émerveillé. Et s’il devenait musicien, lui aussi ? Oui mais, selon ses biographes, lui pense que la scène est un truc de famille, quelque chose que l’on se transmet, de père en fils…. et ce n’est sûrement pas pour lui !

Bourvil jouant de l'accordéon, en 1963.
Bourvil jouant de l'accordéon, en 1963., © AFP / Bernard PASCUCCI / INA

Le fils du régiment

Pourtant l’idée de devenir musicien professionnel fait peu à peu son chemin dans l’esprit d’André… Et même Jeanne, sa future épouse, l’encourage à tenter sa chance. Mais comment faire carrière lorsqu’on ne connaît personne ?

Vient alors aux deux amants une idée : le service militaire d’André approche, et s’il ne veut pas être envoyé loin de tout instrument et de toute possibilité de faire de la musique, autant s’engager dans une fanfare de l’armée. A 19 ans, André Raimbourg rejoint ainsi le 24e régiment d’infanterie en tant que musicien militaire.

C’est au sein de ce 24e régiment qu’il prend véritablement conscience de son talent. Car parmi les musiciens du régiment, professionnels ou non, André est la coqueluche, la vedette. Partout où se déplace le groupe, il anime les soirées et remonte le moral des troupes à coup de chansons rigolotes.

Bourvil jouant du piston à Paris, le 2 mars 1965, à l'occasion de la reconstitution du village normand à Paris.
Bourvil jouant du piston à Paris, le 2 mars 1965, à l'occasion de la reconstitution du village normand à Paris. , © AFP

Capitaine Crochet

Fin des années 1930, à Paris, la mode est aux crochets, des concours pour chanteurs amateurs durant lesquels le présentateur comme le public ne font preuve d’aucune pitié. Si l’interprète est jugé mauvais, du moins par les spectateurs, ceux-ci n’ont qu’à crier ou huer depuis leurs fauteuils et le malheureux participant est immédiatement renvoyé en coulisse.

Encouragé par les gars du régiment, André s’inscrit à l’un ce ces concours “crochet” et, surprise : le voilà gagnant ! Mieux encore, le public ovationne. C’est le début de la vie parisienne pour l’aspirant chanteur. Une période de vache maigre, durant laquelle André multiplie les participations aux concours. Il les gagne presque à chaque fois mais ne remporte pas un sou. Pourtant il est deux choses qu’il saura retenir de cette époque : le plaisir à moquer et l’amitié.

Le plaisir à moquer, c’est celui du public parisien qui, lors de ces fameux crochets, aime tant railler les habits modestes ou ringards de certains participants, leurs patois ou leurs difficultés à répondre aux questions du présentateur. André s'inspire de ces moqueries pour créer son personnage : sur scène, il joue au simple, au ‘comique paysan’.

L’amitié, c’est ce qui lui permet de garder le moral en toute circonstance. Et parmi ses fidèles compagnons, il y a notamment l'accordéoniste Etienne Lorin, qui lui permet de décrocher ses premiers cachets et avec qui il restera lié toute sa vie. C’est également en compagnie de ses amis qu’il choisit son nom de scène : Bourvil (comme la ville, mais au masculin).

Etienne Lorin à l'accordéon pour une reconstitution d'un bal musette à la télévision, le 14 juillet 1961.
Etienne Lorin à l'accordéon pour une reconstitution d'un bal musette à la télévision, le 14 juillet 1961., © AFP / FRÉDÉRIC SIMON / INA

Le chanteur champêtre

Les numéros musicaux et comiques du chanteur Bourvil sont de plus en plus demandés, si bien qu’il engage un imprésario. Un soir, il est remarqué par le directeur du très populaire Club, là où sont passés tous les plus grands talents : Ray Ventura, Edith Piaf, Django Reinhardt… Et en 1945, Bourvil a droit, lui aussi, à son numéro.

C’est un triomphe ! Ses chansons, telles que Les crayons, sont tant applaudies que l’artiste lui succédant sur scène, une certaine Line Renaud, est accueillie par huées et sifflements. Dans la foulée, Bourvil est engagé à la radio, dans la très populaire émission Pêle-mêle de Jean-Jacques Vital. Puis en 1946, il est à l’affiche du prestigieux théâtre de l’ABC.

Mais déjà la critique s’interroge : ne va-t-on pas se lasser du personnage ? Saura-t-il se renouveler et incarner un autre rôle que celui du gentil (mais un peu niais) campagnard ?

Opérette mania

Ce qui redonne alors de l’élan à la carrière de Bourvil, c’est l’opérette. En 1946, Bruno Coquatrix, compositeur à succès et futur directeur de l’Olympia, lui propose un rôle dans son premier spectacle : La Bonne Hôtesse. Certes, il s’agit encore d’un rôle de paysan, mais c’est l’occasion pour Bourvil de prouver qu’il est capable d’incarner un personnage autre que le sien. Un rôle, un vrai, et parmi le casting, il fait partie des ‘débutants’.

Les répétitions sont décevantes… Bourvil est mal à l’aise, intimidé. Mais le soir de la première est un immense succès : face au public, André Raimbourg retrouve toute son énergie et ose enfin se laisser aller. C’est le début d’une longue carrière sur les planches et des années plus tard, alors que ses succès au cinéma se multiplient, le comédien-chanteur ne rate jamais une occasion de revenir sur scène, face au public.

Son plus grand succès d’opérette, il le connaît entre 1952 et 1956, avec La route fleurie de Francis Lopez et Raymond Vincy. Il donne la réplique au célèbre Georges Guétary ainsi qu’à une petite nouvelle, Annie Cordy, avec qui il partagera de nouveau l'affiche en 1962, dans La bonne planque.

Mélomane

Bourvil a su prouver sa qualité d’interprète. Il a des chansons drôles (« la ta ca ta ca tac tac tique du gendarme »), des textes simples et ‘mignons’, ( « salade de fruit, jolie, jolie, jolie »), mais aussi des balades poétiques (Balade irlandaise) et des airs plus nostalgiques (C’était bien, plus connue sous le nom de Le p’tit bal perdu).

Il aime aussi le grand répertoire classique, et n’est d’ailleurs pas peu fier lorsqu’on lui propose de participer à un enregistrement des Contes d’Hoffmann d’Offenbach en 1948, dans le rôle des quatre valets et sous la direction d’André Cluytens.

Il aime aussi le jazz, les chansons de Fernandel - qui, enfant et adolescent, ont fait ses premiers succès à la fin des repas de famille - celles de Charles Trénet et de Georges Brassens. Brassens qui vit d’ailleurs non loin de chez lui, dans les Yvelines. Les deux hommes s’admirent mutuellement mais, timides, cherchent à chaque fois des excuses pour se rencontrer, de peur de se déranger. Et lorsque enfin ils trouvent le bon prétexte pour s’inviter à dîner, la soirée finit en défi musical : c’est à celui qui connaîtra le plus de chansons ! Et cela peut durer toute la nuit….

La musique est là, au quotidien, à la scène comme à la ville. Bourvil aime être face à son public pour chanter et faire rire, même pendant son apogée cinématographique, dans les années 1960, lorsqu'il remplit les salles obscures grâce au duo formé à l’écran avec Louis de Funès. En famille, avec sa femme Jeanne et leurs deux enfants, André chante aussi, et ne laisse jamais très loin son accordéon.

Bibliographie :
BERRUER Pierre, Bourvil du rire aux larmes, Presses de la Cité, 1975.
CLAUDE Catherine, Un certain Bourvil, Messidor, 1990.
HUET James, JELOT BLANC Jean-Jacques, Bourvil, Stock, 1990.