10 chansons pour raconter Jacques Brel

Amsterdam, Ne me quitte pas, Vesoul, Les Marquises… Retour en chansons sur la prolifique et incroyable carrière de Jacques Brel.

10 chansons pour raconter Jacques Brel
Jacques Brel en 1967 à Grenoble, France., © Getty / KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho

Ne dites pas de Jacques Brel qu’il était un artiste : lui se considérait comme un artisan, un travailleur besogneux dont l’unique talent consistait à bien assembler des mots et des sons. « Je fais de la chansonnette », disait-il. Ne dites pas non plus de Jacques Brel qu’il était un poète, car « si quelqu’un était poète, il ne ferait sûrement pas de la chanson », vous aurait-il répondu. 

Et pourtant, près de 40 ans après sa mort - survenue le 9 octobre 1978 - les chansons de Jacques Brel ont conservé toute leur force, toute leur popularité, alors même que ce succès semble avoir échappé aux attentes et ambitions de leur auteur. 

Jacques Brel fait aujourd’hui partie des grands noms de la musique française. Retour sur 10 de ses plus belles chansons. 

Quand on a que l’amour (1956)

« Quand on a que l’amour » : difficile de ne pas prononcer ces 5 mots sans penser à la mélodie composée par Jacques Brel en 1956. L’air est plutôt simple, constitué dans ses premières mesures autour de trois notes ; et ainsi on penserait presque au début d’une comptine, d’une chansonnette…  

Côté texte, s’il est d’abord question d’une histoire amoureuse, la chanson se transforme peu à peu en hymne, en cri de révolte et aveu d’impuissance face aux violences, aux malheurs et aux injustices de ce monde. C’est ainsi la plus large et la plus universelle définition de l’amour que Jacques Brel nous propose crescendo une universalité qui a nettement contribué à la popularité de sa chanson. 

Ne me quitte pas (1959) 

Après un premier grand succès avec Quand on a que l’amour en 1956, Jacques Brel conquiert de nouveau le public français avec Ne me quitte pas. Il s’agit cette fois d’une rupture amoureuse, de la plainte assumée et vibrante d’un amant délaissé. Mais Ne me quitte pas, c’est aussi et surtout une inoubliable et inégalable interprétation. 

« Quand j’ai écouté pour la première fois Ne me quitte pas, je ne parlais pas français, raconte Nina Simone en 1988. Mais je me suis mise à pleurer. Je savais que c’était triste, que ce type là était désespéré. » 

La chanteuse américaine est l’une des seules parvenues à se réapproprier Ne me quitte pas. Aujourd'hui encore, la chanson de Brel reste un redoutable exercice d’exécution pour les chanteurs tant il semble difficile voire impossible de succéder à son auteur qui, visage en sueur et oeil larmoyant, semblait totalement habité par son texte et sa musique. 

« Sur scène, je suis très souvent à un doigt de l’évanouissement... Mais j’ai de gros doigts ! »

La Valse à mille temps (1959)

Sortie en 1959, La valse à mille temps compte parmi les premiers grands succès populaires de Jacques Brel. Par la suite, le chanteur se lance dans une immense tournée française et internationale, une interminable série de concerts qui le consacre parmi les grands noms de la chanson française.

Au même moment, les musiques américaines déferlent sur l’Hexagone, et face à ces nouvelles sonorités rock et swing, Brel se construit, lui, une image d’artisan, de parolier du quotidien. « Il y a un siècle, j’aurais été le conteur du village, explique-t-il dans une interview en 1966. Mais aujourd’hui il n’y a plus de petit village : la radio et la télévision sont infiltrées partout… » 

Les Flamandes (1959)

Les Flamandes aurait pu être un sympathique clin d’oeil musical aux origines du chanteur, à la culture de son paternel, mais la chanson va en fait brouiller toute une partie de la Flandre avec Jacques Brel. On lui reproche une description stéréotypée et grotesque, un portrait péjoratif des Flamandes « qui dansent sans rien dire »  parce qu’il faut « se fiancer, pour pouvoir se marier et avoir des enfants. » 

Cette dénonciation satirique du conservatisme vaut à la chanson d’être interdite sur les ondes flamandes, et Brel fait l’objet de nombreuses critiques. Le chanteur n’est pourtant pas découragé : « J’étoufferais si je ne prenais pas de risque », confie-t-il quelques années plus tard à la journaliste Denise Glaser.  

Les bourgeois  (1962)

Voilà un tout autre visage de Jacques Brel qui se révèle à travers Les Bourgeois. Ce visage possède une forme de gouaille, une franchise et un cynisme déroutant. « Les bourgeois c’est comme les cochons ; Plus ça devient vieux ; Plus ça devient con. »

« Il y a 15 ans, vous étiez un petit bourgeois, non ? » demande quelques années après la sortie de la chanson le journaliste Yves-Guy Bergès à celui qui a grandi dans une famille d’industriels catholiques. « J’étais un petit bourgeois oui, mais je ne le savais pas, répond Jacques Brel. On ne sait que longtemps après qu’on est fils de bourgeois, ou de n’importe quoi. »

Amsterdam (1964)

Encore un crescendo, une montée en puissance dans la voix de Jacques Brel. Sauf qu’en 1964, lorsqu’est achevée la composition d’Amsterdam, le chanteur n’est pas satisfait du résultat et se trouve tout à fait surpris par le succès que rencontre la chanson quand il l’interprète pour la première fois devant son public. 

« Écrire des chansons c’est avoir des pressentiments… Et il se trouve que les gens ont parfois les mêmes pressentiments. Ce qui crée des rencontres, bizarres, insolites »

Ces gens-là (1965) 

Ces gens-là est l’une des plus sombres chansons de Jacques Brel, dans laquelle il décrit une famille qui « n’vit pas », une famille « qui triche ». L’immobilisme et la passivité semblent ainsi effrayer le chanteur, lui qui aime se définir comme un aventurier, un jusqu'au boutiste. 

Brel a par exemple été profondément marqué par la lecture du Désert des Tartares, un roman de Dino Buzzati. Dans ce livre, l’écrivain italien nous raconte la triste et morne histoire d’un soldat qui attend la guerre, sans que jamais celle-ci n’arrive. « Il attend la gloire, décrit Jacques Brel en 1968 depuis son bateau, où il accorde à Michel Polac un entretien littéraire. Il ne se rend pas compte que c’est à lui de provoquer l’aventure. Il bousille sa vie. »

La Chanson des vieux amants (1967)

1967. Jacques Brel compose et enregistre un hymne à l’amour qui dure, résiste aux années, aux « orages » et aux « amants ». « Mille fois tu pris ton bagage. Mille fois je pris mon envol. [...] Mais mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour, de l’aube claire jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore. »

La carrière de Jacques Brel, elle aussi, dure. Et pourtant le chanteur a opéré un périlleux divorce : l’année précédente, en 1966, il a fait ses adieux à la scène et à son public, il a mis fin à son épuisant tour de chant. « J’en ai pas marre du tout ! explique-t-il alors. J’en ai pas marre une seconde ! Mais j’ai envie de faire autre chose… » Tout en continuant à composer et écrire des chansons, l’aventurier Brel se consacre ainsi désormais au cinéma, à la navigation, et à l’aviation. « J’ai envie de vivre pour apprendre des choses. »

Vesoul (1968)

« Chauffe, Marcel ! » ; l’injonction est devenue mythique, expression familière de la langue française. Or ce « chauffe, Marcel ! » a été tout à fait improvisé, spontané, lancé par Jacques Brel à l’accordéoniste Marcel Azzola pendant l’enregistrement de la chanson Vesoul, en 1968. 

L’histoire de Vesoul, elle, a été maintes fois racontée par son auteur. En 1960, alors qu’il passe une excellente nuit de fête dans l’une des auberges de la ville, Brel promet dès le lendemain matin qu’il consacrera l’une de ses chansons à la petite commune franc-comtoise. Ce sera chose faite en 1968, avec un enregistrement qui fera connaître Vesoul au monde entier. 

Les Marquises (1977) 

Nom donné de manière posthume au dernier enregistrement de Jacques Brel et nom des îles polynésiennes où le chanteur a vécu les dernières années de sa vie : Les Marquises sonnent comme le testament musical du chanteur. 

Figurent sur ce dernier album ses deux éternels acolytes : François Rauber, arrangeur, et Gérard Jouannest, pianiste, avec qui Brel a composé et interprété la plupart de ses titres. Lorsque le chanteur enregistre avec eux Les Marquises, il se sait condamné par son cancer du poumon, et c’est avec ces mots qu’il choisit de clore sa chanson : 

Les pirogues s’en vont, les pirogues s’en viennent ;  Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font ;  Veux-tu que je te dise : gémir n’est pas de mise ;  Aux Marquises.