Zahia Ziouani, chef d’orchestre : «Le milieu n’est pas prêt à évoluer»

Zahia Ziouani, fondatrice et chef de l’orchestre Divertimento lance la saison de la ville de Stains avec un concert de chansons jazz interprétées par Luce, gagnante de la Nouvelle Star 2010. Un programme à l’image de la chef: original, pétillant et ambitieux.

Zahia Ziouani, chef d’orchestre : «Le milieu n’est pas prêt à évoluer»
Zahia Ziouani en répétition pour le concert Showtime qui lance la saison de la ville de Stains ©AlietteDeLaleu/RadioFrance

Dans la ville de Stains (Seine-Saint-Denis), l’espace Paul Eluard affiche le premier concert de la saison: Luce et l’orchestre symphonique Divertimento. Un programme qui résume bien l’esprit de l’orchestre (fondé en 1997) et de sa chef, Zahia Ziouani, entre modernité et tradition.

Vendredi 9 octobre, quelques heures avant le premier concert, l’orchestre en pleine répétition ne montre aucun signe de pression ou de stress : Luce plaisante avec Zahia, les musiciens s’applaudissent et filment la jeune chanteuse (gagnante de la Nouvelle Star en 2010), et tout semble bien rodé pour l’ouverture de la saison.

Zahia Ziouani n’en est pas à sa première ouverture de saison. Elle dirige depuis 17 ans, l’orchestre Divertimento et ses 70 musiciens. En parallèle, la chef participe à de nombreuses activités visant à partager la musique classique avec les jeunes et enfants qui vivent en banlieue. Des actions qui lui ont valu de nombreux prix comme d’être décorée "Officier des Arts et des Lettres" en 2007.

Couronnée de ces distinctions prestigieuses, Zahia Ziouani n’en reste pas moins terre à terre et prend un moment pendant la pause pour revenir sur ses ambitions et sur la difficulté de trouver un équilibre entre innovation et musique classique.

Zahia Ziouani a été directrice du conservatoire de la ville de Stains avant de se consacrer pleinement à son orchestre ©AliettedeLaleu/RadioFrance
Zahia Ziouani a été directrice du conservatoire de la ville de Stains avant de se consacrer pleinement à son orchestre ©AliettedeLaleu/RadioFrance

France Musique : D’où vous vient cette envie de partager la musique classique avec des personnes qui n’y ont pas toujours accès ?

Zahia Ziouani : Petite fille, j’adorais écouter du classique. J’ai eu la chance de grandir dans une famille où mes parents m’ont sensibilisée à cet univers et m’ont appris à être curieuse. Ils ont joué un rôle fondamental dans ma curiosité envers les arts, mon chemin vers la musique classique et toute l’exigence que cela représente. C’est pour cette raison que je suis attachée aujourd’hui à cette transmission pédagogique.

Ensuite, mon parcours personnel m’a beaucoup aidé à réfléchir à comment j’avais envie d’être chef d’orchestre et musicienne. En grandissant en Seine-Saint-Denis, j’ai compris que pour aller au concert il fallait aller à Paris, et que la plupart des gens n’avait pas forcément les moyens d’y assister. Si le cercle familial ne permet pas de transmettre une certaine culture pour des raisons différentes, ou si l’éducation nationale est plus recentrée sur l'apprentissage basique, sans penser à l’art, je me dis que c’est important d’aller vers des endroits où il y a des besoins, où l’on peut apprendre aux enfants à être curieux, à leur donner envie de cette curiosité et leur donner des choses qu’il ne verront pas à la télé ou ailleurs.

Vous souhaitez attirer un public varié aux concerts, notamment par la pédagogie, par le choix des lieux, mais avez-vous l’intention de faire évoluer le concert en lui-même ?

Oui, c’est important d’apporter un peu d'innovation dans nos concerts, notamment pour combler un manque de fantaisie. De plus, je suis très sensible à l’aspect visuel, donc je travaille souvent sur des créations lumières, même s’il ne faut pas en abuser : pour certains concerts, la musique se suffit à elle-même.

Outre les mises en scène, vous êtes aussi favorable au mélange de styles et d’univers…

Avec l’orchestre, notre but est d’arriver à faire le lien entre l’univers symphonique ou les autres univers, mais comment ? Tout simplement en se tournant du côté des compositeurs. Ces derniers n’ont pas un langage uniquement classique : ils sont empreints de multiples influences. Si des compositeurs s’inspirent de rencontres avec d’autres univers, nous pouvons alors transposer cette idée sur scène en mélangeant les styles de musique.

Concrètement, comment ce mélange est accueilli par l’orchestre ?

Il faut faire en sorte que ce soit l’orchestre qui se tourne, et découvre d’autres patrimoines culturels. J’aime faire des rencontres entre musique classique, traditionnelle et contemporaine. L’orchestre Divertimento est très diversifié, certains musiciens sont spécialistes de la musique traditionnelle de Méditerranée, d’autres sont spécialistes de jazz et possèdent des compétences d’improvisation...

Nous sommes donc capable d’ouvrir sur une pièce classique, puis enchaîner sur d’autres styles où le public voit l’orchestre se transformer et certaines individualités ressortir, ce qui donne, au final, un collectif aux visages très différents. Même avec le répertoire classique nous proposons un angle nouveau puisque beaucoup de personnes dans le public écoutent pour la première fois du Mozart, du Bach ou du Haydn.

Vous arrivez donc à intéresser des jeunes, mais arrivez-vous à les fidéliser ? A leur transmettre un intérêt pour la musique classique qui va plus loin que la participation à des ateliers pédagogiques ?

Aujourd’hui dans nos salles de concert, il existe un public plus divers. Quand je lis des enquêtes sur les publics de la musique classique (public de classe sociale supérieure, moyenne d’âge élevée…) je ne vois pas le nôtre. Il y a des résultats mais cela demande un long travail, qui s’évalue sur le long terme.

Mais le travail pédagogique que je fais avec les conservatoires, les lycées, les collèges et les écoles n’est jamais acquis, il n’y a pas de recette miracle. Les choses prennent du temps. On voit des jeunes qui viennent à nos concert, et s’ils participent de près ou de loin à nos activités pédagogiques, il se peut qu’ils finissent par venir seuls au concert. Ce sont des résultats encourageants.

Luce, gagnante de la Nouvelle Star 2010 chante dans le concert Showtime dirigé par Zahia Ziouani ©AliettedeLaleu/RadioFrance
Luce, gagnante de la Nouvelle Star 2010 chante dans le concert Showtime dirigé par Zahia Ziouani ©AliettedeLaleu/RadioFrance

Avec votre orchestre Divertimento vous côtoyez un public varié et vous faites vivre la musique là où on ne l’attend pas, c’est d’ailleurs ce qui vous anime. Or il vous arrive souvent de jouer dans de grandes salles avec des orchestres internationaux… Est-ce que vous prenez autant de plaisir dans ces moments-là
?

Nous avons parfois une étiquette d’”orchestre de la banlieue”. Évidemment nous sommes présents sur ces territoires parce que peu de gens y vont et que je prends plaisir à le faire, mais lorsque l’on joue dans des grandes salles, il y a un confort que l’on ne retrouve pas partout... Et puis, dans les grandes salles on retrouve un public habitué à écouter et voir du classique, donc il peut parfois être alerté, ou découvrir de nouvelles choses avec notre orchestre, ce qui est aussi une bonne chose.

Vous arrivez à réaliser tous vos projets, même dans les grandes salles de concert ?

Non, dans les salles spécialisées pour accueillir des concerts classiques, il n’y a pas souvent le bon équipement. Par exemple, il m’arrive d’être limitée en éclairage, alors je ne peux pas faire tous les jeux de lumière prévus… Dans ces situations, je me dis que notre milieu n’est pas encore prêt à évoluer : s’il n’y a pas les moyens pour imaginer des concerts un peu différents, personne n’y a pensé.

Vos musiciens parlent de vous avec trois qualificatifs : l’humain, l’exigence et la famille. Vous vous reconnaissez dans ces trois termes ?

Complètement ! Et c’est touchant. D’autant que c’est difficile de gérer un orchestre comme Divertimento. Les musiciens ont tous envie de bien faire mais il y a plein de personnalités différentes et le chef doit pouvoir emmener tout le monde.

Je tiens à cette notion d’exigence car nous n’avons pas le droit à l’erreur : un orchestre comme le nôtre, qui vient de la banlieue, ne peut pas décevoir. Quand on joue dans des grandes salles, certaines personnes s’attendent à de la moins bonne qualité donc il faut prouver par des actes et par la musique que l’on est bon. Il faut maintenir cette exigence, l’honorer, tout en conservant cet esprit de famille propre à Divertimento.

Dans la ville de Stains, des personnes viennent nous dire merci car après certains concerts, les gens regardent notre ville autrement. Ces moments humains me font réaliser que notre action est utile, et m’encouragent à continuer, même avec le peu de moyens et le peu de soutien que l’on a… Il n’y a pas la même considération culturelle dans notre travail ici, que lorsque l’on fait un concert à Paris. Cette bienveillance et reconnaissance nous encourage à continuer malgré tout.

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