Une heure avec Anna Netrebko, les coulisses d’une interview

A l'occasion de la journée consacrée à Anna Netrebko lundi 12 septembre sur France Musique, Stéphane Grant narre les coulisses de l'entretien avec l'artiste.

Une heure avec Anna Netrebko, les coulisses d’une interview
Anna Netrebko et Stéphane Grant

Lundi 25 juillet, à Vienne. Le rendez-vous avec la diva est fixé à 12 heures 30, dans un grand hôtel qui a mis gracieusement à notre disposition une suite, où nous serons tout à fait au calme pour cet entretien. « Nous aimons beaucoup Anna, c’est une amie, elle vient souvent ici », nous confie l’un des responsables de la maison en nous accueillant. Le temps de repérer les lieux - plutôt qu’une suite, c’est un vrai petit appartement, un peu froid mais avec tout le confort moderne, jacuzzi compris à l’étage ! - et nous voici redescendus dans le hall du palace pour attendre la chanteuse. Anna Netrebko est une star ponctuelle, qui arrive à pied et qui fait une entrée d’un pas décidé. Les couleurs du jour sont un mélange de fuchsia et de rayures noir et blanc, les lunettes de soleil arborent au-dessus de l’œil gauche un ravissant petit léopard.

Poignée de main énergique, rapides présentations - mais la soprane nous reconnaît aussitôt : nous nous étions rencontrés quelques mois avant à l’Opéra Bastille, pour sa Léonore du Trouvère. Et surprise, lorsque nous rejoignons cette suite 206, baptisée « Maria-Antonia » - la star laisse échapper une exclamation : « Oh my god ! But it was my wedding suite ! »… Ainsi donc aurons-nous notre tête-à-tête dans cette même chambre où une année et demie plus tôt, la chanteuse passait sa nuit de noces avec son second époux, le ténor Yusif Eyvazov…

suite 206 entretien netrebko et grant
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Décor planté. Et avec cela, le tempérament sans manières d’une Anna Netrebko qui pourrait être thegirl next door - la bonne copine de l’appartement d’en face chez qui vous allez boire un verre et partager une bonne bouffe. D’ailleurs, elle nous le confiera au cours de cet entretien : lorsqu’elle n’est pas au Met, ou quelque part ailleurs dans le monde, la cantatrice se régale - et régale tous ses proches - en concoctant chez elle quelques mets délicieux. Gourmande, et semble-t-il fine cuisinière, Anna Netrebko est presque aussi fière de nous montrer sur son téléphone mobile les photos de ses derniers faits d’armes culinaires, que de vanter les beautés de son nouvel album !

Pas diva pour un sou, donc… quoi que. Quelques jours avant cette rencontre, on nous avait fait poliment savoir que la chanteuse ne répondrait à aucune question politique. Inutile, également, de revenir sur cette annulation qui avait fait grand bruit, quelques semaines auparavant : Anna Netrebko ne chanterait finalement pas cette Norma tant attendue, et annoncée pour l’ouverture de saison de Covent Garden, à Londres. Rien à ajouter au communiqué que la chanteuse avait alors publié : « En commençant à préparer le rôle, j’en suis venue à la regrettable conclusion que ma voix a évolué dans une direction différente. Je me sens aujourd’hui tenue d’être honnête avec moi-même en tant qu’artiste et de prendre cette décision très difficile ».

Demi-surprise, en vérité : et ce récital enregistré à Rome entre l’été 2015 et le mois de juin 2016 en est la meilleure démonstration. Verismo confirme le tournant d’une carrière, et l’évolution d’une voix désormais plus ample et plus profonde, et promise à de prochaines prises de rôle qu’Anna Netrebko nous confirmera : la Tosca de Puccini, Maddalena de Coigny dans Andrea Chénier, quelques grands Verdi (Amelia dans Un ballo in maschera, Leonora dans La forza del destino, le rôle-titre d’Aida ) et Adriana Lecouvreur, entre autres…

A l’écoute du disque, on se prend même à rêver d’une Turandot ! N’en-a-t-elle pas toute l’intensité, et ces aigus dardés que l’on entend dans « In questa reggia » ?! « Merci beaucoup ! nous répond la soprane. La seule chose que je voudrais dire néanmoins, à propos de Turandot, est que je ne suis pas un soprano dramatique… Mais je pense que je suis capable de la chanter. Cela convient à ma voix. Et puis après tout, Turandot est une jeune princesse… C’est une jeune fille ! » Faisons un rêve, donc…

Quelques heures après cet entretien, Anna Netrebko mettait le cap sur Salzbourg. On y attendait sa Manon Lescaut de Puccini, dont la chanteuse a voulu elle-même que le quatrième acte final conclue Verismo. « C’est la musique la plus dramatique, et celle qui brise le plus le cœur ! » Son ténor d’époux lui donne la réplique en Chevalier Des Grieux. Les soirées de Salzbourg confirmeront que, s’il n’a pas le timbre le plus aimable du monde, Yusif Eyvazov a bien toutes les notes du rôle, et une très solide technique. « Lorsque nous chantons, nous sommes juste des collègues qui ne pensons à rien d’autre que cela, tient à préciser la chanteuse. Et il n’y a pas beaucoup de ténors dans le monde, malheureusement, qui peuvent chanter Des Grieux ». Paroles de soprane, et d’épouse… Elle, à Salzbourg, fut une Manon beaucoup plus que convaincante : renversante de beauté, dans une incarnation (en concert !) où l’on ne savait ce qu’il fallait admirer davantage, des miroitements du timbre, de la ligne et de l’insolente santé vocale. Public de la grande salle du palais des festivals à genoux, forcément - c’est Salzbourg qui a fait d’Anna Netrebko, il y a dix ans, une diva mondiale après une Traviata ultra-médiatisée - et déjà chez les disquaires de la ville, plus un seul exemplaire de ce nouveau disque dont le festival avait la primeur…

Pendant l’heure entière de cette interview - pour laquelle Anna Netrebko avait d’ailleurs préféré le confort spartiate des chaises autour de la table, plutôt que le moelleux des grands canapés de la suite du palace viennois - il fut aussi question de son enfance à Krasnodar : « J’étais une petite fille tout à fait normale, vivant en Union Soviétique c’était une enfance belle et tranquille, avec une famille formidable, beaucoup d’amour, et beaucoup d’amis… ». Des années d’étude à Saint-Pétersbourg, et du Conservatoire aux premiers pas sur la scène du Mariinsky, c’est bien sûr la rencontre avec Valery Gergiev qui fut déterminante : « Avec tous mes autres collègues de l’époque, explique aujourd’hui la chanteuse, et tous aussi inexpérimentés que nous étions, nous pouvons lui être infiniment reconnaissants de nous avoir donné notre chance sur une grande scène, et dans de grands rôles. On n’a pas attendu, comme on le fait dans tellement d’autres théâtres, malheureusement, que la voix soit parfaitement prête… Gergiev nous lançait dans des grands emplois, et si le succès n’était pas au rendez-vous la première fois, il vous donnait une seconde chance. »

A l’aune de son admiration pour Callas comme pour beaucoup d’autres de ses grandes aînées, Anna Netrebko fait cet aveu de lucidité, et de modestie non feinte : « En enregistrant Verismo, je me réécoutais, en me disant que c’était tellement loin de toutes ces versions de légende… Et puis finalement, je me suis dit que ce serait ma propre version des choses... »

Callas, dont la jeune étudiante s’amusa un jour à imiter la voix, en chantant l’air de La Gioconda, « Suicidio ! »… « Le lendemain, je suis arrivée devant ma prof de chant complètement aphone, elle a fermé ma partition, et elle m’a dit : « Dehors ! Sors de cette pièce et ne refais plus jamais ça ! » Voilà ce que fut ma grande expérience d’imitation de Callas, et j’ai donc vite compris qu’il ne valait mieux pas s’y réessayer… » Aujourd’hui, la chanteuse en rit encore. Mais elle a retenu la leçon : ne pas se brûler la voix aux emplois trop lourds - et au brasier des sentiments de toute cette jeune école italienne d’après Puccini et revenir régulièrement à la structure et à la discipline d’un Verdi…

Et quant à Wagner ? Quelques jours après notre rencontre à Vienne, son aveu à nos collègues allemands de la Frankfuter Allgemeine Zeitung devait faire l’effet d’une petite bombe… Ainsi donc cette première Elsa, à Dresde, sous la direction de Christian Thielemann, avait-elle eu besoin de l’aide d’un prompteur ! Mais déjà, la diva nous l’avait confié à demi-mots : « C’était extraordinairement difficile. On m’a beaucoup aidé… » Et quid donc de Bayreuth, qui annonçait justement cette Elsa pour 2018 et aux côtés du Lohengrin de Roberto Alagna ?! Silence embarrassé de la soprane… « Je ne sais pas… Pour l’instant, non ». Message reçu : la colline verte attendra…

Quoi d’autre ? Peut-être un jour l’Ariane de Richard Strauss (Ariadne auf Naxos ) : mais jamais hélas cette Lulu, d’Alban Berg, que plus jeune elle avait rêvé d’incarner. Son agent l’avait prévenu : « Il faudra que tu me passes sur le corps pour chanter Lulu ! » Aujourd’hui, la chanteuse lui est reconnaissante : rôle meurtrier entre tous…
Les chefs qu’elle admire par-dessus tous les autres ? Chailly, Muti, Pappano, et jadis Abbado et Harnoncourt - liste non exhaustive. Mais encore : une école de chant russe - et des interprètes - qu’elle avoue ne pas très bien connaître. Et si Anna Netrebko est bel et bien la seule et unique « diva », à ce jour, d’un 21ème siècle naissant, c’est uniquement pour l’exigence qu’il faut entendre sous ce terme-là : « J’attends beaucoup de moi, et j’attends beaucoup des autres aussi ».

L’entretien finira sur quelques confessions plus personnelles. Celles d’une mère extrêmement attentive à son fils Tiago (né de son premier mariage avec le baryton-basse uruguayen Erwin Schrott ) - un petit garçon autiste dont elle suit avec « bonheur » le développement. Celles d’une femme passionnée de mode et de shopping (« J’ai une immense garde-robe ! Immense et folle. C’est une part de ma vie et une part de ma personnalité, j’aime les choses excentriques, et j’adore faire des expérimentations »). Celle d’une star, qui va souffler le 18 septembre prochain ses 45 bougies et qui croque chaque minute de son destin hors du commun avec un appétit féroce et joyeux : « La vie est mon hobby ! ».

hôtel entretien netrebko et grant
hôtel entretien netrebko et grant

Sur le balcon du grand hôtel viennois, avant de nous quitter, c’est Anna Netrebko qui dirige - gentiment, mais fermement -, la petite séance de photos souvenirs. Elle connaît le meilleur angle de prise de vue… Clichés en boîte, un petit signe de la main en guise de salutations : « Bye bye ! »… À présent, écoutez-là. Verismo est le plus beau récital de la chanteuse depuis son Album russe, il y a dix ans, avec un certain Valery Gergiev. « Je ne sais pas si j’en suis fière, mais je crois qu’il y a de belles choses ! », nous lance la diva avant de tout à fait s’éclipser…

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Interview intégrale Anna Netrebko

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