Une étude sur la fatigue musculaire des pianistes pourrait vous aider

Vous exercez des tâches répétitives dans votre activité professionnelle ? Des travaux menés par des chercheurs canadiens pour prévenir les blessures des musiciens pourraient également anticiper les troubles musculo-squelettiques des manutentionnaires, employés de bureau, comme des chirurgiens.

Une étude sur la fatigue musculaire des pianistes pourrait vous aider
Les pianistes ont été équipés d'électrodes au niveau des avant-bras, pour enregistrer leur activité musculaire., © Université de Montréal

Mesurer la fatigue des pianistes pour mieux comprendre l'impact des tâches répétitives sur notre corps. Tel est l'objectif d'une équipe de chercheurs canadiens, qui vient de publier les résultats d'une vaste étude entamée il y a deux ans. "Il n’y a pas beaucoup d’articles scientifiques à ce sujet", note Felipe Verdugo, pianiste et professeur associé à l'école de kinésiologie de l'Université de Montréal, joint par France Musique. "Pour cette étude, on voulait mieux comprendre l’un des facteurs de risque de blessure lié à la pratique instrumentale : la fatigue musculaire."

L'équipe de chercheurs a donc sollicité 50 pianistes, de niveau universitaire ou professionnel. Ces derniers ont suivi des tests en laboratoire, équipés d'une cinquantaine d’électrodes au niveau de l’avant-bras, pour "capter l’activité des muscles fléchisseurs et extenseurs des doigts et des poignets", explique Felipe Verdugo. Ils se sont livrés à deux exercices au piano : "Premièrement, jouer une mélodie à la main droite. Deuxièmement, jouer des accords fortissimo, extraits de la Ballade n°2 de Franz Liszt." Des exercices répétés en boucle, jusqu’à atteindre un certain niveau de fatigue (7/10 sur l'échelle de Borg, qui mesure l'effort).

"La fatigue musculaire est plus intense au niveau des muscles extenseurs"

Première conclusion, assez attendue : tous les pianistes ne résistent pas à la fatigue de la même manière. Le second constat est plus surprenant, indique Felipe Verdugo : "On a remarqué que peu importe la tâche qu’ils effectuaient, la fatigue musculaire était plus intense au niveau des muscles extenseurs, que ce soit pour les doigts et les poignets. Ce qui est contre-intuitif, parce que ce sont les muscles fléchisseurs que l’on utilise principalement pour taper sur les touches."

Des observations que les chercheurs souhaitent encore approfondir. Ils souhaitenant maintenant recontacter les pianistes de l'expérimentation afin de voir si certains ont souffert de troubles musculo-squelettiques depuis l'étude, et si les pianistes concernés par ces troubles sont ceux qui avaient éprouvé le plus de fatigue lors des exercices. "Le taux d'incidence des blessures chez les musiciens est très élevé, il varie de 50 à 80% selon les études", souligne Felipe Verdugo, qui enseigne aussi le piano à la faculté de musique de l’Université de Montréal : "Plus de la moitié des musiciens professionnels et des pianistes vont à un moment donné de leur carrière souffrir de troubles musculo-squelettiques. C'est un enjeu important, qui doit être de plus en plus pris en compte, notamment dans les conservatoires."

Aider à prévenir les troubles musculaires d'autres professions

Mais les conclusions dépassent le cadre de la pratique de la musique, poursuit le chercheur : l'étude pourrait aider à mieux comprendre et appréhender la fatigue musculaire dans de nombreux autres domaines. "Beaucoup de métiers de manutention sont concernés. Des chirurgiens, aussi, qui doivent rester dans certaines positions et effectuer des mouvements très précis durant des heures"

_"_Ce sont des résultats qui peuvent potentiellement servir à une plus large population de travailleurs" - Felipe Verdugo

Sans compter l'objet utilisé par tous - y compris hors du cadre professionnel - et qui implique des mouvements répétitifs : l'ordinateur, "devenu presque un mode de vie", juge Felipe Verdugo : "Si on développe des outils qui peuvent donner des indices sur la fatigue musculaire en temps réel, ces outils peuvent être utilisés dans différents contextes, peu importe le type de travail." La recherche pourrait ainsi contribuer à développer des "stratégies très ciblées", pour aider les travailleurs de différents domaines à réduire les risques de blessures liés à leurs activités.