Un tremplin pour mettre en lumière les jeunes cheffes d’orchestre

Vendredi 23 novembre 2018, la Philharmonie de Paris organisait son premier tremplin pour jeunes cheffes d’orchestre. Un événement significatif de l’engagement de plusieurs institutions en faveur de l’égalité hommes-femmes.

Un tremplin pour mettre en lumière les jeunes cheffes d’orchestre
La Coréenne Sora Elisabeth Lee présente l'oeuvre de Camille Pépin avant de la diriger., © Radio France / A.deLaleu

Le studio de la Philharmonie de Paris est plein à craquer ce vendredi 23 novembre. Laurent Bayle, directeur de l’institution, s’avance pour prendre la parole et introduire le lancement de ce tremplin pour jeunes cheffes d'orchestre : « Les femmes aujourd’hui représentent 1, 2 ou 3% des chefs d’orchestre. Face à ce constat qui reflète le poids d’un héritage, il est inconcevable que l’on ne prenne pas en compte l’évolution de la société. En tant qu’institution et collectif, c’est notre rôle d’initier un mouvement pour un meilleur équilibre. »

Sur scène, l’orchestre de Picardie, qui a accepté de s’associer à l’événement avec l'Association françaises des orchestres, s’installe. La première candidate, Chloé Dufresne, prend place et introduit l’oeuvre qu’elle va diriger : une pièce de Camille Pépin, jeune compositrice française présente dans le comité artistique du tremplin, aux côtés de nombreuses personnalités du monde de la musique. 

On attend tous la parité, on sait bien que pour y arriver il y a des étapes mais il faut rattraper ce fameux retard.

Parmi celles-ci, Emmanuel Hondré, directeur des concerts à la Philharmonie de Paris, est à l'initiative de ce tremplin : « C’est une sorte d’accélérateur de carrière. On attend tous la parité, on sait bien que pour y arriver il y a des étapes mais il faut rattraper ce fameux retard ». Un retard qui se comptabilise : en 2016 on comptait seulement 21 femmes pour 586 hommes dans ce métier (source : SACD). 

Exclure les hommes de ce tremplin est un choix assumé du côté de la Philharmonie et compris par les membres du comité artistique comme la cheffe d’orchestre Elizabeth Askren : « J’ai moi-même été aidée par des initiatives de ce type que je trouve formidables et très importantes. Il faut faire ça pour trouver un équilibre, ce qui ne veut pas dire que l’on cherche des femmes à tout prix. Non, on cherche des jeunes talents féminins, que l’on puisse former et guider jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à monter sur la scène ». 

Chercher les talents féminins de demain

Pour trouver ces talents, il fallait aller les chercher. Un travail délicat mené entre autres par Emmanuel Hondré : « J’ai récolté une centaines de fiches. Ensuite vient qui veut. Nous avons retenu six candidates sur une quarantaine de candidatures ». Un seul regret pour lui, le manque de candidatures françaises, seules deux cheffes françaises participent au tremplin. Mais cela lui donne une piste de réflexion pour le futur : associer les conservatoires au projet. « C’est quand on a 12, 13 ou 14 ans que les vocations, les inhibitions et les découragements commencent. Peut-être aussi qu’il faut créer plus de classes de direction d’orchestre car il n’y a pas assez de jeunes chefs donc pas assez de jeunes cheffes femmes d’orchestre », avance le directeur. 

On ne demande qu’à être jugée sur nos compétences musicales. Je comprends que ça puisse être controversé. 

Parmi les deux candidates françaises retenues, Chloé Dufresne étudie à la Sibelius Academy mais a réussi à rejoindre la classe de direction d’orchestre au CNSMD (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse) de Paris grâce à un échange Erasmus. Elle participe au tremplin car c’est pour elle « une bonne opportunité de se montrer et de diriger un orchestre professionnel ». Quant au choix de créer un événement 100% féminin, la jeune cheffe est partagée sur la question : « Je pense qu’on en a besoin de nos jours mais cela sépare les genres alors qu’on ne demande qu’à être jugée sur nos compétences musicales. Je comprends que ça puisse être controversé. Après il y a beaucoup de situations où l’on voit uniquement des hommes à cette position donc pourquoi pas inverser la tendance ? »

L’idée aujourd’hui n’est pas de distinguer mais de favoriser les débuts et les parcours de ces jeunes cheffes.

Pour ne pas tomber dans la séparation des genres, Laurent Bayle a tenu à rappeler en introduction le but du projet : « L’idée aujourd’hui n’est pas de distinguer mais de favoriser les débuts et les parcours de ces jeunes cheffes ». Un discours clair, assumé et partagé par l’initiateur du tremplin, Emmanuel Hondré : « Ça devient un vrai sujet et c'est le plus important. C’est aussi une prise de conscience collective et il est urgent de ne plus attendre ».

Au conservatoire de Paris, on compte 2 femmes pour 7 hommes dans la classe de direction d'orchestre

L’idée a en tout cas séduit la deuxième étudiante de la classe de direction d’orchestre du CNSMD de Paris (où l’on compte 2 femmes pour 7 hommes) Sora Elisabeth Lee. Elle vient de Corée du Sud et avait hâte de participer : « Je voulais avoir cette chance de jouer avec un grand orchestre comme celui de Picardie ». Pour elle, être une femme cheffe est « quelque chose de naturel », mais quand elle parle de son expérience, le discours change : « J’ai dirigé des orchestres où c’est plus difficile. Pas trop en France ou en Allemagne mais davantage en Europe de l’Est où ce n’est pas encore habituel de voir une femme sur le podium. Je ne fais pas attention à ça mais je ressens plus de pression par rapport aux hommes ». La jeune cheffe pense qu’il y a plus de responsabilités pour les femmes qui dirigent : « Si je fais la moindre erreur, les musiciens vont vite m’oublier ou m’ignorer, ce qui n’est pas toujours le cas avec les chefs hommes ».

Ici, pas de compétition possible puisque le tremplin est perçu comme un outil professionnel et non comme un concours. Il donne l’occasion à ces six jeunes cheffes de s’exposer face à différentes personnalités artistiques dont des directeurs et directrices d’orchestres, programmateurs et programmatrices, avec à la clé trois récompenses : une résidence avec l’Orchestre de Picardie, une collaboration avec la Philharmonie de Paris autour d’un projet éducatif ou un prix remis par les musiciens de l’Orchestre de Picardie.