Un projet pour réveiller les musiques de la France rurale des années 1930 à 1980

Trois chercheurs travaillent sur la mise en ligne d’enquêtes ethnomusicologiques menées dans des régions reculées de France entre les années 1930 et 1980. Un projet intitulé Les Réveillées, qui devrait voir le jour en 2020.

Un projet pour réveiller les musiques de la France rurale des années 1930 à 1980
Photo prise dans le Limousin, © Getty / jeff lewis

Comment faire entendre au plus grand nombre les musiques traditionnelles françaises du siècle dernier ? Grâce à l’ethnomusicologie. Deux chercheuses, Claudie Marcel-Dubois et Marie-Marguerite Pichonnet dite Maguy Andral ont sillonné la France, micros à la main, entre les années 1930 et 1980 pour tenter de capter les musiques des régions reculées, celles qui se transmettent par oralité et parfois disparaissent.

Ces travaux précieux comprennent des enregistrements, mais aussi des carnets de terrain, des notes, photos, parfois des vidéos… quelques 100 000 documents bien conservés mais peu accessibles. C’est pourquoi depuis trois ans, l’ethnomusicologue Marie-Barbara Le Gonidec, l’historien François Gasnault et la documentaliste Florence Neveux travaillent main dans la main pour créer une plateforme qui rende accessible toutes ces archives. Un projet intitulé Les Réveillées. Nous avons rencontré deux de ces chercheurs.

  • France Musique : En quoi consiste le travail de l'ethnomusicologue ?

Marie-Barbara Le Gonidec : L’ethnomusicologue part sur le terrain pour enregistrer des sons, c'est son objet d'étude en premier. Mais l'ethnomusicologie, c'est aussi la société, donc il interviewe les personnes qui “donnent” ces musiques pour savoir dans quels contextes elles étaient jouées, de qui ils les tiennent… Il prend des notes et donc produit tout autant d’archives écrites, de photos et vidéos… Ce contexte, on l’appelle la collecte, c’est la rencontre du chercheur avec l'informateur. Et ce projet des Réveillées veut, à travers la restitution de la musique, donner aussi à voir ce moment de la collecte, de la relation avec le chanteur, la chanteuse ou l'instrumentiste qui a permis d'enregistrer cette musique. C’est important de remettre les éléments dans leur contexte car ce ne sont pas des musiques de scène, ce sont des musiques sociales et une rencontre humaine avant tout. 

  • Pourquoi cette contextualisation est importante, nécessaire ? 

Marie-Barbara Le Gonidec : Si on ne le faisait pas, ce serait triste : on entendrait des petites vieilles et des petits vieux car les musiques enregistrées étaient en voie de disparition. Donc si on les remet dans leur contexte, au moment de la collecte, et si on explique à quoi elles servaient anciennement (par exemple du temps de la jeunesse des informateurs), on va retrouver une vie qui n'est plus, on va redonner à travers un moment précis tout ce qui a fait que ces musiques existent et qu’elles ont eu du sens pour la communauté. 

Parfois, on entend un enregistrement triste car la personne est âgée et ne chante plus aussi bien qu'elle a chanté, mais il faut se dire que c'est un témoignage du passé comme un vestige archéologique. Et c'est beau de donner des fragments du passé qui nourrissent le présent. On retire la tristesse des choses qui ne sont plus.

  • Qui sont justement ces “informateurs” que l’on retrouve dans ces enquêtes d’ethnomusicologie ? 

François Gasnault : Ce ne sont pas des personnes qui se déclarent musiciens. Mais dans leur vie, la musique ou les phénomènes sonores étaient omniprésents. Claudie Marcel-Dubois et Maguy Andral ont parfois enregistré des instrumentistes de haut niveau, mais elles ont aussi soulevé à quel point des phénomènes sonores se rapprochant de la musique pouvaient ponctuer la vie quotidienne de la paysannerie française… Comme par exemple les sonnailles de troupeaux dans l'Aubrac avec les cloches des vaches, ou les crécelles que les gamins des campagnes faisaient tourner pendant la quête aux œufs. 

À ÉCOUTER

Berceuse en basque, Sare (Pyrénées-Atlantiques), 1947.

Cette diversité des phénomènes musicaux et para - musicaux est captée dans leurs enquêtes. Ce qui est impressionnant c’est la qualité des voix, du jeu instrumental.

Elles n'ont pas enregistré seulement des personnes qui avaient perdu leurs moyens vocaux ou instrumentaux, loin de là ! Elles ont enregistré des témoins qui ont la quarantaine, d'autres plus âgés, des gens qui ont chanté toute leur vie et à 75 ou 80 ans étaient encore capables d'impressionner leurs auditoires par la qualité de leur émission vocale.

  • Parmi ces archives, avez-vous trouvé des documents qui vous ont touché ? 

Marie-Barbara Le Gonidec : Oui, un chant de 1939. Musicalement je le trouve beau, mais il m’a aussi touché parce qu'en 1939 il existe des photos des informateurs, des interprètes, faites presque systématiquement. Sur cette archive, on voit le chanteur avec son petit garçon à côté de lui. J’ai été touchée d'entendre ce beau chant, et d’autant plus quand j'ai vu la personne qui le chante. Même s'il n'est plus là, sa voix, qui vient du passé, nous touche toujours aujourd'hui, c'est formidable.

À ÉCOUTER

La Feuillée (Finistère), 1939

La Feuillée (Finistère), 1939
La Feuillée (Finistère), 1939, © Projet/LesRéveillées
  • C’est d’ailleurs tout l’enjeu de cette future plateforme, mettre en lien les documents. Comment allez-vous vous organiser ? 

François Gasnault : C'est un rôle d'éditeur. Avec les documents bruts que nous avons : lettres, carnets de terrain, enregistrements, photos, notre travail consiste à les décrire, les indexer pour qu'ils puissent être consultés par la personne que cela intéresse. On ne peut pas balancer en vrac des dizaines de milliers de documents. On va les regrouper et classer par enquête. Et à chaque fois, nous allons rédiger une notice qui présente le contexte de l'enquête, pourquoi les deux ethnomusicologues ont décidé d'aller là, quelles étaient leurs ambitions de départ, comment elles ont perçu les résultats, combien de personnes elles ont rencontré etc. Des informations factuelles qui permettent de connaître le déroulement de l’enquête, et il y en a une trentaine en tout. 

  • Quel regard aujourd'hui peut-on porter sur ces musiques récoltées ?

Marie-Barbara Le Gonidec : Ces musiques du passé servent aujourd'hui à continuer de s'exprimer musicalement, à exprimer son identité d'origine, ou choisie, ou rêvée. Ces musiques viennent d'un passé, elles sont données sur un territoire, et les jeunes aujourd'hui (ou les moins jeunes !) qui sont toujours sur ce territoire, ou à l'autre bout du monde, ont envie de découvrir ces musiques, savoir comment elles ont été enregistrées, conservées… Et il faut les diffuser. C'est trop dommage d'avoir des trésors du passé, des trésors de notre culture musicale, qui dorment.

À ÉCOUTER

Berceuse en occitan - La-Vayssière-de-Lunet (Aveyron), 1965.

Retrouvez plus d'informations sur le projet Les Réveillées sur le site de l'Ehess