Un nouvel hymne pour l’Angleterre ?

Alors qu’aujourd’hui, avec le Brexit, la question de l’identité anglaise se pose au sein de l’Union européenne, la légitimité de l’hymne britannique “God Save the Queen” fait également débat dans le pays. Nombre d’Anglais ne se reconnaissent plus dans ce chant, et souhaiteraient avoir leur propre hymne.

Un nouvel hymne pour l’Angleterre ?
Poster pour The Sex Pistols Single God Save The Queen ©Getty Images

Les yeux rivés sur l’écran, les supporters anglais sont extrêmement concentrés. Il est 15h au Bombardier, un pub du 5e arrondissement de Paris, mais les litres de bière coulent comme si nous étions en pleine soirée. En ce jeudi d’Euro 2016, l’équipe d’Angleterre affronte le Pays de Galles, deux nations du Royaume-Uni qui, en théorie, devraient toutes deux être représentées par l’hymne britannique. Mais si les Anglais chantent bien God Save the Quee n pour introduire leur équipe, les Gallois, eux, entonnent Land of my father, pour encourager leurs joueurs. Et il ne pourrait en être autrement pour Scott, quinquagénaire Gallois présent dans le bar, « j’aurais été très énervé si j’avais eu à chanter le God Save the Queen. Pendant les matchs de foot, nous jouons pour notre nation, le Pays de Galles, pas pour la Grande-Bretagne ». Il se tourne alors vers son ami Edouard, Anglais, et l’interpelle, « en tant que Gallois, je trouve cela ridicule que les anglais ne possèdent pas leur propre hymne. Vous devriez avoir votre propre identité ! »

Un débat populaire

En effet, au sein de la Grande-Bretagne, le Pays de Galles et l’Ecosse possèdent tous deux leur hymne national, respectivement Land of my father (Hen Wlad fy Nhadau en gallois), et Flower of Scotland. L’Angleterre, elle, n’a pas d’hymne qui lui est propre, une situation problématique pour Jonathan et Nick, venus supporter leur équipe anglaise dans le pub parisien : « Nous devrions avoir une chanson nationale, qui représente uniquement l’Angleterre ». Ce problème a été soulevé en Angleterre en janvier dernier par le député travailliste Toby Perkins, qui a proposé l’organisation au Parlement d’un débat populaire pour choisir un hymne national anglais, en plus du God Save the Queen. Selon lui, la situation actuelle « ôte la possibilité de rendre hommage au pays ». Une bonne idée pour Richard, supporter anglais, qui ajoute en souriant, « ce serait l’occasion d’un nouveau referendum ».

Un hymne qui perd de son sens

La question se pose d’autant plus aujourd’hui car, selon Gilles Couderc, chercheur spécialiste de musique britannique, God Save the Queen a perdu de sa valeur. A l’avènement de la reine Victoria, en 1837, toutes les nations dites celtiques, dominées par l’Angleterre, communiaient dans le God Save the Queen, explique-t-il. Mais progressivement, les pays britanniques ont commencé à défendre leur identité au sein du Royaume-Uni : « Cela fait suite au réveil des nationalismes à partir de la fin du XIXe siècle, et à l’ouverture des Parlements écossais, gallois, et d’Irlande du Nord. God Save the Queen est resté l’hymne de l’Empire, mais plus celui des nations qui le constituent ». Une situation dans laquelle l’Angleterre est perdante, relate Gilles Couderc : « Qu’est-ce que l’identité anglaise aujourd’hui ? On ne le sait pas vraiment. Les anglais sont des gens du Yorkshire, de Cornouailles ! On a un pays qui ne sait plus vraiment qui il est, et cette recherche d’identité est aujourd’hui exacerbée par le Brexit ».

No more Queen

Au comptoir du Bombardier, Edouard, lui, défend son identité de Liverpool « En fait, je suis Anglais seulement pendant les matchs de foot. Malheureusement Liverpool n’est pas encore une nation », plaisante-t-il. Il n’est pas un grand fan non plus de l’hymne britannique, mais pour lui, en tant que républicain, le véritable problème réside dans le fait qu’il fait référence à la reine. Et au gré de nos discussions avec les supporters anglais, c’est bien autour du caractère monarchique de l’hymne que se cristallise les tensions. Jonathan refuse même catégoriquement de le chanter avant les matchs: « Pour moi, avoir une chanson qui représente le pays tout entier et pas seulement la reine, aurait beaucoup plus de sens ».

Comme argument, beaucoup citent le nouveau leader du Parti travailliste, Jeremy Corbin. Favorable à l’abolition de la monarchie, il a refusé en septembre dernier d’entonner God Save the Queen lors d’une cérémonie officielle. Selon Elly, journaliste australien qui vit en Angleterre, la question d’un nouvel hymne pourrait véritablement se poser s’il devenait un jour Premier ministre : « avec ce geste il a vraiment relancé le débat sur l’identité monarchique de l’Angleterre, et donc finalement l’identité tout court du pays ».

Quel hymne pour l’Angleterre ?

« You’ll never walk alone ! » La réponse d’Edouard le Liverpuldien fuse quand on lui demande quel hymne il préférerait à la place de l’actuel. Quoi de mieux que le chant des supporters de l’équipe de football de sa ville pour représenter son pays ? Du côté des autres Anglais avec qui nous avons discuté, la réponse est unanime : Ils voudraient que ce soit Jerusalem, un poème de William Blake mis en musique par Hubert Parry. Un chant qui, en Angleterre, a déjà volé la vedette au God Save the Queen raconte le chercheur Gilles Couderc : « Avant, quand vous alliez à Covent Garden, chaque spectacle commençait par God Save the Queen. Désormais, plus personne ne le joue dans les salles. Et c’est particulièrement marquant lors de la dernière soirée des BBC Proms. God Save the Queen y est réduit à sa portion congrue. Par contre, on se lève et on chante beaucoup plus pour Jerusalem ! ».

Jerusalem est notamment utilisé lors de rencontres de crickets, ou récupéré par certains hooligans anglais à l’occasion de rencontres de foot. Mais ce n’est pas vers ce chant que se porte la préférence du chercheur : « Moi j’aime beaucoup le mouvement Jupiter de la suite The Planets de Gustav Holst. Il est très prenant, et puis, il est typiquement anglais dans sa façon d’être composé, avec ses mélodies pentatoniques. » Il faudrait cependant une version modifiée, car l’originale s’étend sur trois octaves et c’est « un peu difficile à chanter ». Surtout pendant un match, après plusieurs bières...

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