Un concours pour mettre les voix des Outre-mer en pleine lumière

Pour sa deuxième édition, le concours de chant Voix des Outre-mer prend ses quartiers à l’Opéra de Paris. Fondé par le contreténor Fabrice di Falco, la compétition a pour but de faire émerger les talents des territoires d’ultramarins, trop peu visibles sur les scènes hexagonales.

Un concours pour mettre les voix des Outre-mer en pleine lumière
Paris, le 13 décembre 2019. Les participants à la finale régionale Île-de-France du concours Voix des Outre-mer, © Getty / Foc Kan

Ils sont quatorze dans une petite salle de musique attenante à l’Eglise Saint-Roch dans le 1er arrondissement de Paris. Tous chanteurs, ils viennent de la Martinique, de la Guadeloupe, de Saint-Pierre-et-Miquelon, de Guyane ou de la Réunion. Ils participent à une masterclass avec Fabrice di Falco, fondateur du concours et contreténor à la belle carrière internationale. 

Tous, pour la première fois de leur vie, se produiront mercredi 8 janvier à l’Opéra Bastille. Ces 10 femmes et 4 hommes sont les finalistes de cette deuxième édition du concours de chant Voix des Outre-mer.

Une nécessité pour le chanteur martiniquais qui était l’un de mieux placés pour se rendre compte que les voix des Outre-mer n’étaient pas suffisamment mises en valeur. Fabrice di Falco en a réellement pris conscience en 2004 alors qu’il faisait partie de la distribution de l’opéra Les Nègres de Michael Levinas, créé à l’Opéra de Lyon.

« Je me suis retrouvé à être le seul français de couleur aux côtés de douze chanteurs afro-américains et sud-africains. C’était donc une création française, d’un compositeur français dans un opéra français mais toutes les répétitions se faisaient en anglais. Je me suis demandé ce qu’avaient pu devenir les autres chanteurs des Outre-mer qui étaient avec moi au conservatoire de Paris » explique Fabrice di Falco.

Le contreténor décide alors de comprendre quel pouvait être le problème. « Je me suis rendu dans différents territoires d’outre-mer et premier constat, il n’y a toujours pas de conservatoire de musique en Guadeloupe ou en Martinique. Rien n'a changé depuis que mon enfance » poursuit Fabrice di Falco. Un vrai premier frein qui peut expliquer la présence trop rare de chanteurs ultramarins sur les scènes.

Fabrice du Falco rappelle qu’il a débuté en autodidacte et qu’il a eu la chance de bénéficier de bourses territoriales pour aller étudier le chant en métropole. « J’ai dû me déraciner de mon île. Pourquoi n’ai-je pas pu aller au conservatoire de Cayenne en Guyane ? C’est moins loin et j’aurais pu beaucoup plus facilement retourner voir mes parents le week-end ou les vacances » regrette-t-il.

« Je me suis dit qu’il fallait que je trouve une façon de pouvoir montrer en métropole qu’il y a des voix extraordinaires dans nos Outre-mer, ainsi qu’en Île-de-France puisque de nombreux ultramarins y vivent pour étudier le chant » poursuit le chanteur. 

C’est avec son argent personnel qu’il a décidé de lancer ce concours, tout d’abord en Martinique, puis en Guadeloupe pour dénicher des voix et également donner des cours de chant gratuitement. C'est l'une des spécificités du concours, la prise en charge est entièrement gratuite et les candidats sont coachés par des chanteurs professionnels. Jusqu'à trois mois de cours, ainsi que cette masterclass donnée par Fabrice di Falco pour préparer les finalistes pour le jour J. 

Inspiré par le concours Voix nouvelles, créé en 1988 par le centre français de promotion lyrique, Fabrice di Falco se lance et la première édition a lieu en janvier 2019. Le coup est réussi puisque pour cette deuxième édition, plus de 250 chanteurs se sont inscrits. C’est Richard Martet, directeur d’Opéra magazine et fin connaisseur du monde lyrique, qui a eu la responsabilité de procéder aux présélections. C’est aussi lui qui préside un jury composé de Karine Deshayes, de Philippe Jarrousky ou encore Alain Lanceron, le président de Warner Classics.

« Je connais Fabrice di Falco depuis plusieurs années et il est venu me voir pour des conseils. J’ai participé à de nombreux concours et je connais bien leur fonctionnement. Et je dois avouer que je n’avais pas vraiment réfléchi à ce problème de visibilité des chanteurs originaires des Outre-mer. C’est le mérite de Fabrice, de pointer du doigt le manque criant de structures sur place pour dispenser des cours de chant de qualité. Et ce concours, en dehors du fait qu’il permet l’émergence de grandes voix ultramarines, aura pour conséquence de faire bouger les choses au niveau local » explique Richard Martet.

Richard Martet, qui a procédé aux présélections en s’appuyant sur des vidéos des candidats, a été frappé de voir les progrès vocaux réalisés par certains en seulement trois mois de cours de chant. « Il y a vraiment tous les types de voix parmi les candidats. Certains sont totalement autodidactes et ont une voix naturelle. Ils n’ont jamais chanté de lyrique. A nous de déceler leur potentiel vocal et de sentir si après plusieurs années de pratique ils peuvent devenir des chanteurs professionnels ». 

De passage à Cayenne en Guyane, Richard Martet se souvient avoir entendu la voix d’une jeune femme dans la cathédrale. « J’ai tout de suite senti qu’avec du travail elle pouvait devenir une magnifique lirico spinto. Je suis allé la voir pour lui parler du concours et elle n’en n’avait jamais entendu parler parce que pour elle, qui chantait principalement de la variété ou du gospel, un concours de chant était forcément réservé au chant lyrique ». 

C’est l’un des autres aspects atypiques du concours Voix des Outre-mer, les candidats peuvent chanter de la variété, un morceau traditionnel ou de leur composition pour s’inscrire aux présélections. Pour Richard Martet, au moins deux candidats parmi les finalistes ont le potentiel de faire une belle carrière lyrique internationale alors qu’ils ne sont pas du tout du milieu pour l’instant. 

Ce sera peut-être le cas de Laura Flam. A 27 ans, cette habitante de Saint-Pierre en Martinique participe pour la deuxième fois au concours. Elle a été repérée par Fabrice di Falco qui était venu chanter pour une messe de commémoration de l’éruption de la Montagne Pelée de 1902, à laquelle participait la jeune femme en chantant dans les choeurs. « J'ai d’abord été réticente. J'ai l'habitude de passer inaperçue, de ne pas me mettre en avant, de mettre des vêtements sombres pour cacher mes rondeurs. Plus jeune, j'ai beaucoup souffert de moqueries. Découvrir que j'avais une voix m'a beaucoup aidée dans la vie, sans cette voix que Dieu m'a donnée, je n'aurais jamais pu arriver là où j'en suis aujourd'hui ». 

A la suite de la première édition du concours, Laura Flam a persévéré en prenant des cours de chant lyrique, épaulée par l'équipe du concours. Un monde qu’elle ne connaissait pas du tout. « J’ignorais tout de cette façon de chanter, si j’en avais pris conscience plus tôt, je me serais rapprochée de ma professeure depuis longtemps. Quand on a des ambitions, des objectifs mais que tout est compliqué d'accès, notamment à cause de notre éloignement de la métropole, ça peut être décourageant. Rencontrer Fabrice di Falco et Julien Leleu (président du concours, ndlr) a été une vraie bénédiction, ils sont tellement investis, je les remercie infiniment » poursuit Laura Flam, qui se met à rêver d’une carrière professionnelle. 

« Un concours comme celui-ci nous rappelle et nous fait comprendre qu'aux Antilles aussi, il y a des artistes et il y a un public qui s'intéresse à la musique classique », conclut-elle.

Parmi les candidats, des autodidactes et aussi des ultramarins aux voix confirmées. C’est le cas d’Aslam Safla. Ce réunionnais de 28 ans, installé en métropole depuis 2010, travaille sa voix de baryton au conservatoire de Cergy. Il est en train d’essayer de se professionnaliser et a vu dans le concours Voix des Outre-mer une belle opportunité. 

« A la Réunion, on est loin de tout, c'est petit. Forcément, on ne peut pas rencontrer les mêmes personnes, avoir les mêmes opportunités qu'en métropole. Quand j'ai commencé le chant lyrique, j'ai découvert toutes les académies d'été, toutes les masterclass, les événements qui existaient, en métropole mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en Italie, etc. En restant à la Réunion, c'est impossible d'évoluer comme on peut le faire ici », explique-t-il.

Aslam Afla apprécie de rencontrer des personnes de la Réunion ou d'autres départements d'Outre-mer qui ont la même passion pour le chant lyrique que lui : « c'est un vrai plaisir et surtout je ne me rendais pas compte qu'il y avait autant de gens passionnés par le chant lyrique dans les outre-mers. C'est là qu'on se rend compte de la générosité de Fabrice di Falco, il a une magnifique carrière, il connaît beaucoup de monde et il a décidé de nous en faire profiter. C'est une grande chance pour nous ».

Lors de la finale Ile-de-France, Aslam Afla a reçu les conseils du baryton Ludovic Tézier et de Philippe Jarrousky. Et comme les 13 autres candidats, il n'en revient toujours pas de savoir qu'ils va chanter à l'Opéra de Paris devant un jury aussi prestigieux. Lors de la première édition, c'est la soprano guyanaise Marie-Laure Garnier qui avait remporté le prix Voix d'outre-mer. Depuis elle mène une belle carrière et s'est produit au Capitole de Toulouse ou encore à l'auditorium du musée d'Orsay. Elle a également été lauréate HSBC de l'Académie du festival d'Aix-en-Provence.