Une plateforme numérique permet aux élèves de se glisser dans la peau d'un compositeur baroque

Jouer du théorbe dans un orchestre baroque ou recomposer les variations d'une œuvre existante sur tablette, c'est maintenant possible grâce à la plateforme pédagogique des Talens lyriques T@alenschool. Retour sur un projet qui donne accès à la pratique musicale grâce au numérique.

Une plateforme numérique permet aux élèves de se glisser dans la peau d'un compositeur baroque
t@lenschool, plateforme pédagogique des Talens lyriques, © Thomas Salva - Lumento

L'image est insolite : dans l'incroyable chapelle à vitraux du complexe qui réunit le lycée et le collège Jacques Decour, dans le neuvième arrondissement de Paris, un concert de musique baroque se prépare. Pourtant, il n'y a ni orchestre, ni chanteur, ni partition. A la place, une petite dizaine de collégiens disposés en demi-cercle, une tablette à la main, et une camarade devant eux, qui endosse le rôle de cheffe. Quelques instants plus tard, on entend une pièce instrumentale de musique baroque.

Les élèves soulèvent les tablettes, les manipulent, et on peut distinguer ici un solo de violon, là un passage de clavecin. La cheffe d'orchestre guide les élèves par les gestes, choisit de faire ressortir tel ou tel instrument, et tout le monde s'exécute. Tout y est : la pulsation, les nuances, le dialogue des instruments. Les yeux fermés, on a l'impression d'entendre un orchestre jouer.

C'est une démonstration de t@lenschool, une plateforme pédagogique lancée par l'ensemble baroque les Talens lyriques. Un cadeau que s'offre le chef de l'ensemble, Christophe Rousset, pour fêter le dixième anniversaire de son engagement pédagogique. Le projet, au départ destiné à l'usage en classe, est désormais disponible à titre gracieux sur les plateformes de téléchargement, à portée de main pour tout le monde. Testé depuis 2014 sur une classe des collégiens du collège Balzac, l'application a conquis élèves et enseignants.

Yasmine, 13 ans, a participé aux ateliers et en parle avec enthousiasme : « On a vraiment l'impression de se glisser dans la peau d'un compositeur du XVIIe siècle. On peut choisir l'oeuvre que l'on va interpréter, les instruments que l'on va utiliser, la vitesse ou les nuances de l’exécution. On est plongé dans l'univers de la musique baroque et on peut jouer des instruments qu'on aurait autrement pu uniquement voir dans un musée. »

Trois applications composent la plateforme t@lenschool : « Trois problématiques spécifiques au musicien de musique baroque et classique : jouer ensemble, composer comme au XVIIe siècle, et interpréter une œuvre, explique Clément Lebrun, un des concepteurs de l'outil. Nous sommes partis de la pratique collective, qui est au cœur de l'action pédagogique des Talens lyriques, et ce qui nous a intéressé ensuite, contrairement à ce que l'on voit avec la multitude des applications existantes, c'est de représenter le geste du musicien. Comment je vais faire sonner mon clavecin ? Comment je vais faire défiler ma musique ? Comment je vais jouer avec les autres ? Ce sont les questions qui nous ont guidées dans l'élaboration de l'outil. »

Et si t@lenschool fait aujourd'hui sonner clavecin, théorbe et autres basses de violon, l'idée du départ est partie d'un univers complètement différent, raconte Clément Lebrun. « Avec Julien Bloit et Matthias Demoucron , musiciens et développeurs du collectif OnOffOn, nous avons d'abord développé une petite application qui permettait de changer les paramètres d'interprétation sur une chanson de Britney Spears. C'était assez amusant, et on a souhaité appliquer le même principe sur certaines formes du baroque qui laissent à l'interprète une grande liberté dans le choix de l'instrumentation, de la vitesse, du phrasé ou des nuances. C'était le début de t@lenschool. »

Les élèves du collège Balzac ont participé à l'élaboration de t@lenschool
Les élèves du collège Balzac ont participé à l'élaboration de t@lenschool, © Thomas Salva - Lumento

Initiée en 2014 dans le cadre d'une résidence artistique des Talens lyriques au Collège Balzac du 17e arrondissement de Paris, la plateforme t@lenschool est venue prolonger le travail de la classe en orchestre que l'ensemble menait déjà avec ces collégiens qui n'avaient pas d'expérience musicale. Une porte d'entrée supplémentaire pour leur permettre de s'approprier une esthétique musicale qui ne leur était pas familière, selon leur professeure de musique Laetitia Anziani : « Les élèves qui ont participé aux ateliers autour des applications, ont pu développer une sensibilité musicale particulière. A force de composer les variations ou à réfléchir la structure d'une oeuvre à la place du chef d'orchestre, ils se sont appropriés cette musique beaucoup mieux que par une simple écoute passive. »

Quatre ans après les premiers essais, le résultat est probant : le graphisme est soigné, les exemples musicaux confiés aux excellents musiciens des Talens lyriques, la manipulation intuitive et ludique. Le projet séduit et rafle des récompenses aussi bien dans le domaine du numérique que dans celui l'enseignement. « Nous avons travaillé sur le prototype en temps réel, au fur et à mesure que les séances avançaient avec les élèves, qui nous ont beaucoup apporté dans la manière dont ils se sont appropriés l'outil, explique Matthias Demoucron. La question qui nous passionnait c’était de savoir comment les outils numériques peuvent aborder les problématiques musicales qui normalement nécessitent des années d’apprentissage, et notamment l’interprétation. Ils y apportent une réponse intéressante, notamment en terme de motivation, parce que les enfants peuvent se mettre dans la peau de l’interprète se trouvant face à une partition à laquelle il faut donner un sens. »

Mais si t@lenschool permet de devenir musicien le temps d'une manipulation sur tablette, les vraies intentions pédagogiques rejoignent le projet initial des Talens lyriques, comme l'explique Pauline Lambert, chargée des actions pédagogiques de l'ensemble : « Ce sont des applications qui sont destinées à un usage collectif, à une écoute de ce que font les autres, et qui ne restent qu'un outil au service de enseignement d'une pratique musicale où le rôle du médiateur et de l'enseignant reste essentiel. »