Thomas Enhco raconte comment il a vécu le coup d'Etat en Turquie

Nous avons croisé Thomas Enhco dans les coulisses du Festival Radio France Montpellier. Il rentrait tout juste de Turquie, où il est resté bloqué pendant la tentative de coup d’Etat militaire. Pour France Musique, le pianiste revient sur ces heures passées à Istanbul.

« J’étais au cœur d’un événement que je ne comprenais pas vraiment ». C'est ainsi que Thomas Enhco résume ce qu'il vient de vivre à Istanbul, sa valise à peine défaite, posée sur le sol de sa loge. Le pianiste était en Turquie la semaine dernière pour participer au Istanbul Caz Festivali, avec le projet de jazz French Quarter.

Arrivé sur place la veille du concert - qui se tenait le 15 juillet au soir -, il n’a rien remarqué d’anormal pendant la journée du vendredi, exceptés des contrôles extrêmement longs à l’aéroport : « Apparemment c’était assez inhabituel pour Istanbul. Le reste du groupe, qui est arrivé seulement le 15, a même failli rater le début du concert à cause de ça ».

Les musiciens se produisaient en plein air devant 1000, 1500 personnes. Pendant la deuxième partie du concert, les choses ont commencé à devenir étranges : « Dans le public, les gens, qui étaient pourtant très enthousiastes jusque là, se sont mis à regarder leurs portables. Puis des grappes de spectateurs ont commencé à partir. Je pensais qu’ils n’aimaient plus le concert ». Ce fut ensuite au tour de l’agent du pianiste de s’inquiéter : « Il m’a demandé combien de morceaux il nous restait à jouer, et nous a demandé d’écourter le concert. J’ai cru que lui aussi s’ennuyait. De toute façon, à la fin, la salle était quasiment vide ».

L’équipe du festival a expliqué au groupe qu’il se passait quelque chose d'étrange, qu'il s'agissait peut-être d'un coup d’Etat militaire, mais tout était encore très flou. Les musiciens ont donc décidé de rentrer à l’hôtel : « On avait peur d’être coincés, la plupart des ponts et les routes commençaient à être bloqués par des chars de l’armée. On est monté dans deux vans avec des chauffeurs assez incroyables qui zigzagaient dans de petites ruelles à une vitesse assez affolantes. Ils ont même pris l’autoroute en sens inverse sur 500 mètres. »

« Je me suis dit que c'était la guerre civile »

Une fois arrivé à son hôtel, qui était situé à côté de la Place Taksim, Thomas Enhco n’était pas particulièrement stressé, mais ne savait toujours pas exactement ce qu’il se passait. Il s’est dirigé sur le rooftop pour observer la ville : « Et là ça a commencé à canarder dans la rue. J’entendais des bruits de mitraillette, des explosions, des sirènes, des gens qui protestaient. Il y avait une foule immense, qui faisait comme des vagues avec des drapeaux turcs géants. Une personne sur le toit m’a dit qu’il valait peut être mieux que je rentre à l’intérieur, car je risquais de prendre une balle perdue ». Mais une fois couché, à trois heures du matin, « j’ai très vite été réveillé par le bruit de deux avions de chasse qui passaient très bas et très près, pour larguer des petites bombes sur la Place Taksim. C’était assez monstrueux, ça faisait carrément trembler les murs. Là j’ai commencé à flipper, je me suis dit que c’était la guerre civile ».

A partir de ce moment, ce ne sont plus seulement deux, mais une trentaine d’avion de chasse qui sont passés au-dessus de l’hôtel. Vers 5h du matin, quand les choses se sont calmées, Thomas Enhco, Emile Parisien et Vincent Peirani, qui devaient jouer le lendemain en France, ont voulu prendre un avion. Début de l’enfer logistique. Routes barrées par les militaires, émeutes, manifestations… le trajet pour l’aéroport Atatürk fut compliqué pour les musiciens, qui, une fois arrivés sur place, après des heures d’attente, ont finalement appris qu’aucun avion ne décollait : « J’ai senti beaucoup d’énervement à l’aéroport ».

Rentré à l’hôtel, Thomas Enhco fut contacté par la cellule de crise du Ministère de l’intérieur : « Ils m'ont conseillé de ne pas me déplacer. Je savais qu'il s'agissait d'un veritable putsh, mais je ne me rendais toujours pas réellement compte de l’ampleur de ce qui se passait, je ne savais pas si c’était quelque chose de local, où si on en parlait aussi à l’étranger ». Si la journée de samedi a été calme, la rue est redevenue animée le soir, « mais l’ambiance était différente, les gens étaient dans la célébration car le coup d'Etat avait échoué, mais c’était difficile de voir si c’était spontané ou orchestré. Il y avait une foule énorme dans la rue en tout cas, de véritables marées humaines ». Après cette seconde nuit blanche, de nouvelles heures d’attente, des files interminables, Thomas Enhco et les autres musiciens réussirent enfin à décoller le dimanche, pour entrer en France.

Une véritable famille

Pendant tout cet épisode, Thomas Enhco a été très actif sur les réseaux sociaux, pour donner des nouvelles, et rassurer : « Et pour la première fois, je me suis senti comme dans une famille. Le public, les musiciens, les médias étaient inquiets pour ce petit groupe de jazzmen français coincés en Turquie, ça m’a fait quelque chose ».

Le pianiste sait qu'il retournera en Turquie « peut être pas tout de suite, mais plus tard oui, Istanbul est une ville que j’adore ». Avec sa carrière international, il sait que la confrontation avec des situations dangereuses fait partie de son métier : « Il ne faut pas aller sciemment dans la gueule du loup mais par exemple six jours avant le début de la guerre en Syrie j’étais en tournée en Syrie et en Jordanie. C’est peut être un peu naïf de ma part mais je trouve qu’en tant que musicien on est quand même investi d’une mission. Jouer à l’Opéra de Montpellier, c’est extrêmement confortable, et je l’apprécie énormément, mais je n’ai pas envie que ma vie musicale ne s'arrête qu'a cela. Il faut aussi faire de la musique dans des endroits plus difficiles, pour transmettre, partager, créer du lien. Parce que finalement le partage et le lien, c’est ce qu’il manque dans chaque situation de conflit ».

Sur le même thème