Svetlanov et L’URSS

Le chef d’orchestre et compositeur russe Evgeni Svetlanov a édifié toute sa carrière en traversant la période de l’Union Soviétique. Ses partis-pris artistiques - et intellectuels - en découlent.

Svetlanov et L’URSS
evgeny svetlanov - mea

Evgeny Svetlanov est né à Moscou le 6 septembre 1928, soit quatre ans après la mort de Lénine. Ses parents étaient danseurs au Bolchoï, ce qui l’a amené à passer le plus clair de son temps au théâtre.

En 1944, Svetlanov a 16 ans. Il se rend régulièrement au studio de l’opéra du conservatoire de Moscou. Parmi les opéras qui y sont produits figurent Snegourotchka et La Fiancée du tsar de Rimski-Korsakov. Le jeune homme se forme au piano à l’Institut Gnessine dont il sort diplômé en 1951. Mikhaïl Gnessine, son professeur de composition, compte aussi parmi ses élèves Aram Khatchatourian et Tikhon Khrennikov (futur secrétaire de l’Union des compositeurs). Maria Gurvich lui enseigne le piano. Il expliquera plus tard qu’étudiant, il était déjà « farouchement « rachmaninoniste » ». Cette position lui valut quelques ennuis, puisque le régime soviétique avait proscrit la musique du compositeur, exilé dès 1917.

L’année de la mort de Staline – 1953 – il compose sa Fantaisie sibérienne pour orchestre. Khrouchtchev prend la direction du Parti Communiste et Chostakovitch renoue avec la symphonie après une pause de huit ans. C’est aussi à cette période que Svetlanov entame sa carrière de chef d’orchestre ; en 1954 il est nommé chef-invité de l’Orchestre symphonique d’Etat d’URSS.

En parallèle il poursuit son cursus musical au Conservatoire de Moscou jusqu’en 1955. Il étudie la composition avec Iouri Chaporine, la direction d’orchestre avec Alexandre Gaouk (fondateur de l’Orchestre Symphonique d’Etat d’URSS en 1936). Heinrich Neuhaus lui donne quelques cours de Piano.

Svetlanov, ni conformiste ni rebelle

A 37 ans, Svetlanov devient chef permanent de l’Orchestre symphonique d’Etat d’URSS. Il entreprend alors d’immortaliser la richesse du répertoire russe des XIXème et XXème siècles (Glinka, Glazounov, Scriabine, Stravinsky, Moussorgski…). Il porte l’orchestre vers de nouvelles perspectives en termes d’excellence et de notoriété internationale. A ce propos, il dira : « ( …) en quelques années je suis parvenu à élever cette formation au rang des meilleurs orchestres du monde ».

Nommé "Artiste du peuple de l'U.R.S.S" en 1968, le chef enregistre en août au Royal Albert Hall de Londres avec l'Orchestre Symphonique d’Etat d’URSS la Symphonie n° 10 de Chostakovitch, Snégourotchka de Tchaïkovski, La Légende de la ville invisible de Kitège et de la demoiselle Fevronia de Rimski-Korsakov. Un évènement important puisqu'à cette époque les orchestres soviétiques se rendent très rarement à l’étranger.

Svetlanov amplifie avec le temps ses liens avec l’Occident. Ses disques sont diffusés par E.M.I. puis par R.C.A./B.M.G. Une ouverture qui ne freine en rien son ascension dans son pays, puisqu’il reçoit le prix Lénine en 1972, la même année que le violoncelliste Rostropovitch. Honoré par le pouvoir en place, Svetlanov n'approuve pour autant pas l'antisémite ordinaire soviétique. Ils'y oppose même en programmant des musiques juives, ou encore en défendant Schnittke et Goubaïdoulina, compositeurs dont l'esthétique n'est pas du goût de l'Union des compositeurs.

Plus encore, en 1974 il s’adresse à l'Assemblée du Vème Congrès des compositeurs en ces termes : « Les discriminations à l’égard de certains de nos compositeurs sont très graves. Toute musique a le droit d’être entendue. ». Il est également expulsé du Komsomol (la ligue de la jeunesse communiste) pour avoir joué Rachmaninov. On lui décerne toutefois le prix Glinka en 1975.

En décembre 1980, il programme un concert de musique juive pour l’ouverture du Festival de Moscou. Il prévoit d’y jouer lOuverture sur Thèmes Juifs de Prokofiev, les Mélodies juives de Chostakovitch et sa Rhapsodie n°2 "Juive". « On a fait pression pour que je ne dirige pas ce concert. Devant mon refus de céder, on a abouti à un compromis : j’ai dû repousser le concert le second jour après l’ouverture… » expliquera t-il plus tard. Six ans après ses premières confrontations ouvertes avec le régime, la situation reste difficile.

7 ans après la chute du régime soviétique, en 1998, le nouveau ministre de la Culture russe Mikhaïl Chvydkoï limoge Svetlanov pour « absentéisme ». On lui reproche de privilégier les invitations à l’étranger (Orchestre national de France, Orchestre de la NHK au Japon, Orchestre de la Résidence de La Haye, Orchestre de la Radio suédoise) aux dépens de son travail avec son orchestre. Le chef renommé, engagé auprès de la phalange russe depuis 1954 déplore cette décision.

A ce sujet, Svetlanov dira : « On impose à la conscience publique le fait mensonger de mon inactivité dans mon propre pays. C’est de cette façon que l’on a installé avec brio une situation qui m’interdit, depuis plus d’un an, d’apparaître dans une salle de concert de ma patrie. Même au Bolchoï, dont je suis le chef d’orchestre d’honneur, je ne vois en fait aucune perspective de création ».

Tout au long de sa carrière, Evgeni Svetlanov n'a été ni véritablement soumis au régime soviétique, ni toujours libre de ses gestes. Son oeuvre symbolise une forme de persévérance reposant sur une réelle passion pour la musique.

Documents d'appui
- Les archives de France Musique
*- Le Figaro, Disparitions, Le chef russe Evgueni Svetlanov, 6 mai 2002

  • Libération, Svetlanov, le Karajan russe, s'est éteint, 7 mai 2002
  • Le Monde de la musique, Evgueni Svetlanov, le chef au point levé, avril 2006
  • Inrap, Dossier de presse : Lénine, Staline et la musique, août 2010*

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