Si la musique s’écrit, pourquoi pas la danse ?

La musique a son langage écrit que la danse n’a pas. Si différents systèmes de notation ont été, au fil des siècles, inventés et utilisés par les danseurs, aucun n’a pourtant jamais été universellement adopté.

Si la musique s’écrit, pourquoi pas la danse ?
@Nisian Hughes

Et pourtant ! L’origine même du terme chorégraphie nous renvoie à l’idée de transcription écrite…C’est le célèbre maître de ballet* Pierre Beauchamp* qui, au 17ème siècle, introduit le terme à partir des mots grecs* khoreia* et graphein, respectivement danse et écrire. Maître de ballet à la cour de Louis XIV, il définit les cinq positions classiques, les chassés, les assemblés et l’entrechat… une invention du Roi-Soleil, lui-même.

On ne garde cependant aucune trace écrite des travaux de celui qui chorégraphia plusieurs des comédies-ballets de Jean-Baptiste Lully . C’est en fait l’un de ses élèves, Raoul Auger Feuillet, qui, au début du XVIIIe siècle, publie un traité rassemblant les différents pas codifiés par le maître à danser.

Extrait de "Chorégraphie" de Feuillet
Extrait de "Chorégraphie" de Feuillet

Le “système Feuillet” connaît un vif succès du vivant de son auteur, et dépasse même les frontières grâce à une traduction anglaise et allemande, mais n’en est pas moins critiqué et vite oublié… Le très influent Jean-Georges Noverre, maître de ballet favori de Marie-Antoinette, rejette par la suite toute tentative de notation écrite : « un bon musicien lira deux cents mesures dans un instant ; un excellent chorégraphe ne déchiffrera pas deux cents mesures de danse en deux heures ».

Noverre est l’inventeur de la danse théâtrale, expressive, et il lui paraît impossible de rendre compte de l’expression du visage et des mouvements par écrit. C’est d’ailleurs cette même difficulté que rencontrent, un siècle plus tard, les chorégraphes des ballets romantiques.
Comment noter les sentiments ? La touche personnelle de leurs danseuses emblématiques ?

@Thomas Barwick/gettyimages
@Thomas Barwick/gettyimages

Chaque danseur adopte finalement son propre système mnémotechnique. Vladimir Stepanov, à qui l’on doit la retranscription des plus grands chef-d’oeuvres de Marius Petipa, s’inspire par exemple de la notation musicale : il décompose le temps en mesures et dispose de petites notes sur trois différentes portées, comme indication de la position de chaque partie du corps.

Stepanov laisse derrière lui de véritables « partitions chorégraphiques », bien gardées aujourd’hui à l’Université d’Harvard. Mais le déchiffrage du Lac des cygnes, de Casse-Noisette ou de* La Belle au Bois Dormant*, reste une affaire d’initié... et bien peu de danseurs en maîtrisent la lecture. Car leur formation professionnelle ne passe pas par l’écrit et seules quelques grandes institutions de la danse enseignent actuellement des méthodes de notation.

On trouve ainsi au CNSM de Paris des ateliers de formation aux systèmes Benesh * etLaban*, deux méthodes modernes d’écriture qui appartiennent à un même courant : la notation du mouvement. N’utilisant pas les mêmes symboles ni les mêmes dispositions graphiques, elles ont finalement pour point commun de s’intéresser à la décomposition physiologique et précise de chaque mouvement, laissant de côté sa dimension expressive.

@Suzi Ovens
@Suzi Ovens

L’actuelle formation du danseur passe également par un nouvel outil, et pas des moindres : la vidéo. Celle-ci permet de tout enregistrer : la hauteur, la longueur et la profondeur des gestes, l’expression du visage, la musique...

Son usage a, et fait encore débat. Au début du XXe siècle, l’excentrique Serge de Diaghilev, fondateur de la compagnie des Ballets russes, refuse tout enregistrement vidéo de ses mises en scène. Pour reconstituer* L’Oiseau de feu, le *Sacre du printemps, Petrouchka ou* L’Après-midi d’un faune* il a donc fallu effectuer un véritable travail de fouilles en rassemblant critiques, témoignages et photographies de costumes.

D’autres, tels que Roland Petit et* Maurice Béjart*, ont, à l’inverse, sciemment filmé leurs ballets pour permettre leur reproduction. Enregistrer reste cependant un acte postérieur au processus de création. Quand bien même il ferait partie de la démarche originale de l’artiste, il relèverait alors davantage de la cinématographie que de la chorégraphie, une rencontre entre réalisation et mise en scène.

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