Roberto Alagna : « Je suis triste, mais soulagé de devoir renoncer aujourd’hui à Lohengrin au Festival de Bayreuth »

Interview exclusive. Pour France Musique, Roberto Alagna revient sur les raisons qui le contraignent à annuler son premier Lohengrin - et ses débuts, prévus le mois prochain - au Festival de Bayreuth.

Roberto Alagna : « Je suis triste, mais soulagé de devoir renoncer aujourd’hui à Lohengrin au Festival de Bayreuth »
Roberto Alagna, © Maxppp / Paco Campos/EFE/Newscom/MaxPPP

France Musique : Quel est votre état d’esprit quelques heures après l’annonce de cette annulation ?

Roberto Alagna : Je suis triste, mais soulagé. J’ai travaillé comme un dingue, le mot n’est pas exagéré : je crois n’avoir jamais autant usé une partition que celle de Lohengrin ! Mais c’est vrai : j’ai manqué de temps, et je suis arrivé à seulement mémoriser la moitié de l’opéra. Il était inconcevable pour moi d’arriver à Bayreuth lundi, pour les premières répétitions, sans connaître parfaitement le rôle en entier.
Ce n’est pas d’ailleurs le rôle en lui-même qui pose le moindre problème : avec la partition, je pourrais le chanter dès demain ! Et j’espère d’ailleurs pouvoir interpréter ce Lohengrin le plus vite possible, pourquoi pas en version de concert dès la saison prochaine, à Paris, avec une belle distribution. Je vais le proposer... Le rôle me plaît ; et même contre toute attente, je suis tombé complètement amoureux de cette partition. 

Croyez-moi, je vais me battre pour réussir à le chanter très vite ! Je crois même pouvoir dire qu’il devrait m’accompagner pendant plusieurs années. Aujourd’hui, renoncer à Bayreuth et à ce Lohengrin est une décision douloureuse à prendre : je déteste annuler, et lorsque j’accepte un projet, j’engage vraiment tout pour le mener jusqu’au bout. Mais je crois vraiment que c’est la décision la plus sage.

Vous dites « triste, mais soulagé »... Est-ce que la part de tristesse tient aussi au fait de devoir renoncer à vos débuts à Bayreuth ?

Bien sûr ! J’avais accepté cette invitation à Bayreuth après l’avoir déclinée trois fois, et j’étais extrêmement honoré de la confiance que le festival me faisait. J’ai d’ailleurs parlé longuement avec Katharina Wagner, la co-directrice du festival : elle a été très compréhensive avec moi, de même que Christian Thielemann qui va diriger ces représentations. La porte n’est pas fermée avec Bayreuth, il n’est pas impossible que je puisse le chanter l’année prochaine. J’ai signé un contrat de trois ans avec le festival. Si je sens vraiment que le rôle me convient - comme je le crois - et si je réussis à le maîtriser à la perfection, alors oui, j’irai le faire à Bayreuth. 

Aujourd’hui, je me sens désolé de les avoir mis en difficulté, mais j’ai vraiment essayé d’aller jusqu’au bout de mes forces, en étudiant sans discontinuer, y compris pendant les entractes des spectacles. Et parfois même, peut-être, en mettant en péril les représentations des opéras que j’ai chantés ces derniers mois, dont ma prise de rôle dans Samson et Dalila. Avec mon ami le chef d’orchestre Frédéric Chaslin, on a filé l’ouvrage deux fois d’affilée...
Mais si je vous dis aujourd’hui que je suis soulagé, c’est parce que le compte à rebours avait commencé : et il était absolument inenvisageable d’arriver dans le temple wagnérien en connaissant seulement la moitié de l’ouvrage, et en mettant dans une position malaisée tous mes partenaires - le chef, bien sûr, Anja Harteros également, qui a souvent chanté le rôle d’Elsa, et tous les autres. Je vous l’avoue simplement : le travail qui resterait à accomplir est aujourd’hui au-dessus de mes forces...

Vous dites en tirer un enseignement pour l’avenir : il faut se réserver beaucoup de temps - et certainement plus que vous n’en avez eu au cours de cette saison  - pour préparer des prises de rôle aussi lourdes...

Oui, effectivement. Pendant une vingtaine d’années, je n’ai quasiment pas fait de break. Mes vacances, c’était les Chorégies d’Orange ! Et donc, ce n’était pas de vraies vacances pour moi, puisque je travaillais... et que j’enchaînais avec une nouvelle saison !
Aujourd’hui, j’ai besoin de respirer. La pause que j’ai faite l’été dernier m’a permis de faire une saison fantastique, avec  notamment mon premier Samson à Vienne et à Paris, la reprise d’Otello, Calaf dans Turandot, Adriana Lecouvreur, l’enregistrement d’un nouveau disque qui paraîtra à l’automne... Et mi-août, je serai au Metropolitan Opera de New-York pour débuter les répétitions de Samson et Dalila, avant une nouvelle saison qui s’annonce elle aussi extrêmement intense.
Alors, en annulant ce Lohengrin, j’admets que j’ai surchargé plus que de raison mon emploi du temps. Je pensais aussi sans doute que je mémoriserai le rôle plus facilement...

Rôle et partition dont vous dites que vous êtes tombé amoureux ?

Oui, et pourtant Wagner n’était pas un répertoire qui m’attirait spécialement. Je n’y « entendais » pas ma voix, comme dans d’autres œuvres, et dans d’autres langues, où je sais immédiatement comment ma voix pourrait se couler. Mais en travaillant, je me suis tout simplement rendu compte de la beauté de cette musique. Je dirais presque de sa magnifique simplicité. J’en ai même été surpris moi-même ! C’est une musique belcantiste... Les mots coulent comme de l’or dans la bouche, et on entend que Wagner connaissait extrêmement bien la voix de ténor. 

Vous regrettez de prendre cette décision d’annuler un peu tard ?

Non, car je suis allé jusqu’au bout. Et le festival le sait. L’une de mes erreurs a été peut-être de m’engager pour ces représentations du Trouvère ces jours-ci à l’Opéra-Bastille. Ne pas les faire m’aurait assurément dégagé du temps pour travailler. Mais j’essaie toujours aussi de faire plaisir à tout le monde, vous savez que c’est un peu mon défaut ! Sans doute faudrait-il parfois être plus raisonnable, ou plus égoïste... Penser davantage à soi.
Aujourd’hui, encore une fois, je regrette infiniment de devoir annuler ces débuts de Bayreuth. Je suis peiné, pour le festival, et pour le public... Mais c’est la décision la plus sage.