Réouverture de la Scala de Paris avec une « identité sonore » signée Philippe Manoury

La Scala de Paris, salle du 10e arrondissement à l’histoire mouvementée, rouvre après des années d’abandon. Le compositeur Philippe Manoury s’est chargé de « l’identité sonore » du lieu. Une œuvre musicale évolutive diffusée en permanence dans les murs de la salle.

Réouverture de la Scala de Paris avec une « identité sonore » signée Philippe Manoury
Image de synthèse de la salle de la Scala de Paris, dans le Xe arrondissement, © Bertrand Couderc

« On s’occupe toujours de l’identité visuelle d’un lieu, mais jamais de son identité sonore ». Voici le constat qui a donné naissance au projet un peu fou de Philippe Manoury. Pour la réouverture de la Scala de Paris, le compositeur, qui s’est également occupé de l’acoustique, a créé une œuvre musicale inédite. « Il s’agit d’un système musical qui va composer de la musique en temps réel » explique Philippe Manoury. « Ce n'est pas de la musique enregistrée mais des algorithmes qui jouent sur des facteurs de probabilité. Cela va générer des formes sonores tous les jours de 11h à 1h matin ». 

Philippe Manoury a créé ces algorithmes pour qu’ils prennent en compte l’heure, le jour et le mois pour générer la musique. Par exemple, l’après-midi, le système diffusera des sons plus calmes ou des formes musicales plus énergiques le soir. « C’est une musique qui est faite pour durer un an. Au bout de 365 jours, les paramètres se remettront à zéro. Mais il y a tant de combinaisons différentes, qu’il est presque impossible d’entendre la même chose deux fois de suite. Mon grand challenge était de trouver un moyen de créer une musique sans que le compositeur n’intervienne » précise Philippe Manoury. 

Le compositeur indique tout de même qu’il se rendra régulièrement à la Scala, parfois incognito, pour se rendre compte de la façon dont la musique est perçue, notamment par les employés du bar et du restaurant. « Le système d’algorithmes est très puissant mais il est aussi très ouvert. Je pourrais donc intervenir pour modifier des paramètres au fur et à mesure et arriver à une version stable ». 

Les sons piochés par l’ordinateur seront soit de synthèse, pouvant faire penser à des cloches, ou des sons de cordes. La musique se déclenchera toute seule le matin et s’arrêtera chaque soir. Une œuvre inédite qui réjouit Frédéric Biessy, qui a racheté la Scala avec sa femme en 2016. « Philippe Manoury a tout de suite compris que c’était un lieu éphémère. Tous les 50 ans, la Scala entame une nouvelle vie. Il a donc composé une œuvre qui reflète totalement l’âme de la Scala » explique celui qui est producteur de spectacles.

Cette identité sonore sera diffusée partout avec deux canaux différents. L’un pour les lieux où le public sera stationnaire, le bar et le restaurant, l’autre pour les lieux de passage : le foyer et la salle, lorsqu’il n’y a pas de représentation. Philippe Manoury a également prévu d’ajouter au fur et à mesure des citations de poètes ou de dramaturges qui seront lues et enregistrées par les comédiens de passage à la Scala. « C’est un endroit où il y aura beaucoup de théâtre et de poésie. Deux à trois fois par heure, une citation pourra se déclencher toujours selon des paramètres de probabilité. Par exemple, le jour de la naissance de Raimbaud, il y aura beaucoup de plus de chances qu’une citation de Raimbaud soit diffusée » explique Philippe Manoury. 

Philippe Manoury a également supervisé le réglage acoustique de la salle. 220 panneaux réflecteurs modulables et 160 enceintes pour créer un son immersif, la Scala permettra à la création de nombreux projets inédits dans des conditions sonores proches d’un studio d’enregistrement. 

La Scala, une salle à l'histoire mouvementée

Construit en 1873 par une veuve fortunée et amoureuse de la Scala de Milan, le café-concert de 1 400 places du Boulevard de Strasbourg a d’abord été le lieu incontournable des vedettes de la chanson, Mistinguett, Fréhel ou Mayol s’y sont produits. Ensuite, la Scala fut un théâtre de boulevard. En 1936, la salle se transforme en cinéma dernier cri. En 1977, la Scala est toujours un cinéma mais pornographique cette fois-ci. Le premier multiplexe du genre : 5 salles, 800 fauteuils. La salle périclite avec l’arrivée des cassettes vidéo et devient un squat de drogués ainsi qu’un lieu de prostitution. En 1999, l’Eglise universelle du royaume de Dieu, une église baptiste brésilienne rachète le lieu pour en faire son grand lieu de culte. La mairie de Paris se bat pour empêcher le projet et obtient gain de cause en 2006 en classant la Scala, lieu de culture. 

Ce n’est qu’en 2016, après que plusieurs grands investisseurs se soient cassés les dents sur le dossier à cause de l’absence d’une sortie de secours, que Frédéric et Mélanie Biessy, respectivement producteur, et à la tête d’un fonds d’investissement. La Scala, pouvant accueillir 550 spectateurs, sera un lieu transdisciplinaire accueillant du théâtre, du cirque, de la musique et des arts plastiques. La scénographie a été réalisée par Richard Peduzzi, collaborateur fétiche de Patrice Chéreau. 

Le couple Biessy a investi 19 millions d’euros pour rénover la Scala. Le théâtre fonctionnera sur un modèle privé mais a tout de même reçu des aides publiques pour la rénovation du lieu. Pour la soirée d’ouverture ce mardi 11 septembre, c’est le jongleur et acrobate Yoann Bourgeois qui ouvre le bal avec un spectacle de cirque nommée simplement Scala. Pour le premier concert, il faudra attendre le 21 et le 22 septembre avec un week-end musical qui réunira Francesco Tristano, Bertrand Chamayou, François-Frédéric Guy, l’ensemble le Balcon ou encore l’Ensemble Intercontemporain.