Rencontre avec Lucas Debargue, phénomène pianistique

Le nom de Lucas Debargue n'en finit plus de retentir après son passage remarqué au Concours Tchaïkovski à Moscou. France Musique a rencontré ce jeune pianiste de 24 ans, aussi passionnant qu'atypique.

Rencontre avec Lucas Debargue, phénomène pianistique
Lucas Debargue. (© Guillaume Decalf / France Musique)

Un mois et demi après un passage plus que remarqué et une 4e place polémique au Concours Tchaïkosvki à Moscou, Lucas Debargue nous a accordé une longue interview. Devenu la coqueluche du public moscovite, le pianiste de 24 ans a remporté le Prix spécial des critiques, notamment grâce à un Gaspard de la Nuit de Ravel renversant, à écouter sur le site du concours.

Boris Berezovski, membre de jury, voit en lui un "génie " tandis que, fait rarissime traditionnellement réservé aux lauréats, il a été invité à jouer pour le concert de Gala au Mariinsky par Valery Gergiev en personne.

Depuis, le jeune homme aux larges lunettes et à la fine moustache, originaire de Picardie, s'est plongé dans le travail afin de se préparer à honorer les nombreuses propositions de concerts qui lui parviennent du monde entier.

France Musique : Cela fait maintenant un mois et demi que le Concours Tchaikovski est terminé, comment vous sentez-vous ?

Lucas Debargue : Je me sens très bien. J’ai envie de travailler, plus que de me reposer. La priorité actuellement c’est de trouver un endroit calme pour pouvoir bosser mon piano et penser calmement à ce que je vais faire par la suite. Le concours était éprouvant pour les nerfs, mais cela ne m’a pas fatigué. Au contraire, c’était grisant. J’ai passé tellement de temps, ici à Paris, à me demander pourquoi je faisais du piano, dans quel but. Je sentais que j’avais une énorme énergie à l’intérieur de moi, un besoin de jouer, d’être en émulation avec d’autres personnes.

C’était presque naturel de me retrouver dans ce bouillonnement à Moscou, c’est ce que j’ai toujours désiré. A Paris, je n’ai pas encore vécu cela, il y avait toujours quelque chose qui manquait, et c’était une grande frustration.

A Moscou, l’aspect "compétition" a très vite disparu derrière cette grande émulation et ce grand bouillonnement, avec tous ces gens. Et c’était très confortable, paradoxalement. D’ailleurs, lorsque la pression s’est relâchée il y a quelques jours, je suis tombé malade. Je désirerais vivre avec cet état de tension, car elle est extrêmement positive.

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Cela veut-il dire que vous aimez les concours ? Nombreux sont les musiciens à les rejeter en disant qu’il s’y passe tout sauf de la musique.

Vous savez, j’ai envie de vous répondre avec le célèbre mot de Bartók : « Les concours sont pour les chevaux ». Un concours pris comme une fin en soi, c’est débile. Il faut trouver en soi-même un objectif dans le fait de jouer. Dans ces compétitions, j’arrive à trouver un état de liberté. Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir jouer, jouer, et jouer encore le plus longtemps possible dans des lieux d’exception, avec du public, des caméras, etc. J’avais envie de me retrouver dans cette ébullition.

Vous êtes arrivé quatrième du Concours, pourtant on pourrait croire que vous l'avez gagné tant il y a eu d’articles sur vous, d'enthousiasme du public, de commentaires sur les réseaux sociaux. On entend souvent dire qu’une médiatisation soudaine est assez violente à vivre, comment l’avez-vous ressentie ?

Il faut imaginer quelqu’un qui serait en état de léthargie et qui, tout à coup, aurait des convulsions. D’un point de vue personnel et musical, j’étais dans une sorte de coma social à Paris. J’ai vécu plus ou moins dans l’indifférence. Mises à part quelques personnes qui me sont très chères : ma professeur, mon ami Martin Mirabel, ma mère qui habite près de Paris, qui satisfont mes besoins affectifs essentiels, je trouve que la vie est très dure.

Pour la sensibilité, pour les émotions, c’est très dur. Il y a une réserve, une timidité, pour exprimer ses émotions. Sans faire de généralités, je trouvais que les gens autour de moi ne faisaient pas l’effort de sortir d’eux-mêmes, de communiquer avec les autres.

Pendant des années, je me suis senti obligé de me réfugier dans le monde de la musique pour me protéger. C’est là que j’ai pu rencontrer des gens avec qui je pouvais discuter et me sentir moi-même. A Moscou, j’ai senti une énergie réellement différente. En mettant de côté la déferlante médiatique, j’ai rencontré un niveau et une profondeur de communication avec les gens de mon âge, ou pas, extraordinaire.

Après une telle médiatisation, vous avez dû recevoir de nombreuses propositions de concerts, être approché par des agents… Comment gérez-vous tout cela ?

J’ai en effet eu un grand nombre de propositions. J’ai une pile impressionnante de cartes de visite de gens qui veulent travailler avec moi. Je suis d’ailleurs en train de choisir un agent. Mais ce n’est pas quelque chose de facile. Il faut pouvoir avoir une grande confiance dans la personne, qu’on se comprenne.

Du côté des concerts, c’est assez fabuleux. J’ai déjà eu des propositions du monde entier. Il est possible que je joue à La Roque d’Anthéron à l’été 2016. D’un côté, j’essaie de ne pas m’affoler, de l’autre, je tente de calmer l’enthousiasme et l’exaltation pour ne pas proposer trop de programmes différents. Je vais en rajouter progressivement mais je ne tiens surtout pas à me précipiter.

Je pense que si j’ai tenu jusque là sans chercher à prouver quoi que ce soit à qui que ce soit, il faut que je continue sur cette même piste. Ne pas chercher à revêtir un quelconque costume.

Je dois rester dans la même optique, la plus calme possible, auprès de mon instrument, avec mes partitions, et bien choisir attentivement mes répertoires, parce que c’est quelque chose qui me tient énormément à coeur. Et surtout d’être fidèle, d’être honnête, et de pouvoir transmettre le maximum de choses.

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Tout cela doit vous rendre heureux, c’est ce que vous cherchiez ?

Ce n’est pas forcément ce que je cherchais, c’est plutôt ce que j’ai trouvé. Ce que je remarque, c’est que j’avance. Que ce soit au piano ou dans la vie de tous les jours, je sens que j’avance. Je perce quelque chose devant moi. Et je tiens à toujours me laisser guider par ce qui m’a mené jusque là. J’ignore encore ce que c’est, mais il s’agit d’une grande force qui m’attire et que je veux suivre.

Pour ce qui est d’être heureux, je ne sais pas… Je ne suis pas sûr de savoir à quoi cela correspond. Si on peut appeler « bonheur » le fait d’être et de se sentir à sa place, alors oui, je pense que je suis heureux.

On a pu lire et entendre beaucoup de choses sur votre parcours de musicien : que vous avez commencé le piano relativement tard, que vous êtes autodidacte, que vous êtes capable de jouer une sonate de Prokofiev d’oreille, sans avoir lu la partition, que vous avez arrêté le piano pendant trois ans à l’âge de 16 ans…

Oui, tout est vrai mais ce n’est pas ça qui compte. Le seul message que mon parcours de musicien peut faire passer, c’est que tout ce que j’ai appris, je ne le dois ni aux institutions, ni à des structures, mais à des personnes. Des personnes bienveillantes que j’ai eu la chance de croiser.

Ma première professeur, Mme Munier, au conservatoire de Compiègne, ensuite Philippe Tamborini, un homme formidable que j’ai rencontré après avoir laissé le piano de côté, et puis Rena Shereshevskaia, ma professeur actuelle, qui est un génie. Ils ne sont pas uniquement pédagogues, ce sont aussi des gens qui sont réellement passionnés par la musique, chacun à sa manière.

Et même si je me suis arrêté de faire du piano, je n’ai jamais arrêté de faire de la musique. Elle était toujours présente dans mon esprit. Elle n’a jamais cessé de l’être depuis ce jour. Je devais avoir 9 ou 10 ans, quand j’ai entendu pour la première fois le mouvement lent du Concerto pour piano et orchestre n°21 de Mozart.

Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai éprouvé à ce moment là. C’était comme si j’avais 250 ans, 1000 ans ou que je venais de naître. C’était une sensation d’éternité brusque, de savoir, de comprendre l’essence des choses. De comprendre ce que cette musique dit, comment elle parle de l’amour, du paradis, comment elle parle d’une très grande douleur, d’un état de mélancolie extrêmement tendu. Tout ça m’a parlé immédiatement. J’étais violemment ému.

A cette époque, je pense que cela ne devait pas être évident pour mes parents, de vivre avec le garçon que j’étais, complètement dans son monde. Ils m’ont laissé une grande liberté, presque trop !

C’est grâce à ce parcours atypique que vous nourrissez votre vision de la musique. Le public aime les personnalités qui sortent du lot. Est-ce que vous en jouez ?

Non absolument pas. J’ose espérer seulement que les personnes qui sont intéressées par ce que je fais, le sont grâce à la musique, plutôt que par mon côté atypique. Quand je joue, ce n’est pas moi que je cherche à mettre en avant, mais bien la musique. Je suis conscient de ce que je suis, de mes défauts, de mes qualités.

On m’a souvent reproché ma technique, la position de mes mains sur le clavier, qui n’est pas académique. On me disait « Mais tu dois avoir mal? » Je n’ai jamais eu aucun problème de douleur.

Chaque pianiste a sa façon de jouer, on peut chercher à la corriger mais je n’ai aucune envie de prendre des cours chez quelqu’un pour me transformer en statue dès que je suis assis devant le piano. Encore une fois, ce n’est pas ça qui compte, mais bien la musique.

Et j’irai encore plus loin en disant que c’est plus que la musique. Car on peut se faire une idée de la musique comme étant un beau bijou, quelque chose qu’on met dans une boîte, qu’on peut offrir, qu’on peut se faire voler, etc. Mais la vraie musique est à l’intérieur. On peut l’offrir mais pas se la faire voler, encore moins l’enfermer. C’est quelque chose de très volatile, c’est un art du temps qui ouvre un espace infini de liberté, de langage. C’est le temps qui créé de l’espace. Donc je ne me fais aucun souci pour l’avenir de la musique. Il y a encore tant de choses à découvrir, à explorer, c’est exactement pareil que la physique quantique.

Comment peut-on expliquer la lumière dans un tableau de Rembrandt ? De la même manière, comment expliquer la lumière dans une pièce de musique ? Comment le temps musical peut-il créer un espace de liberté ? C’est un grand mystère. Et j’ose espérer que c’est ça qui passe vers le public, pas les détails de ma vie.

Vous ne pouvez pas non plus empêcher les gens qui aiment votre musique de vouloir comprendre pourquoi vous jouez comme ça, et donc de vouloir en savoir plus sur vous ?

Ma réponse risque de décevoir. Quand on me demande à quoi je pense lorsque je travaille ou que je joue, je réponds « A rien ». Je laisse venir. C’est comme ça que je conçois l’interprétation, il faut laisser faire mais sans être passif. Il faut au contraire être actif dans la réception, dans l’accueil de la musique qui vient. C’est-à-dire qu’il faut mémoriser ce qui arrive.

Je ne m’acharne pas à tout prix à vouloir réussir techniquement un morceau difficile. Je pense qu’il y a une grande part de prétention chez ceux qui veulent montrer qu’ils sont capables de maîtriser la technique d’une œuvre virtuose, tout en donnant l’impression d’être en vacances. Au contraire, il faut se brûler les doigts ! Il ne faut pas chercher à chasser cette part d’inconnu, de noirceur intérieure.

Je pense qu’il y a un sacrifice à faire. Si on veut réussir parfaitement l’exécution d’une pièce, on se retrouve à devoir sacrifier la musique. Le musicien se met en avant pour dire « Regardez comme je sais bien jouer » mais il n’y a aucune musique. Parce que quand on joue, on ne peut pas savoir ce qui va arriver.

On a travaillé le morceau pendant des heures et des heures, on donne sa vie pour lui en quelque sorte, mais quand on arrive devant le clavier, on ne sait pas ce qui va se passer. On a tout oublié.

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Serait-ce la clé de l’interprétation ? Ne pas chercher à plier les choses selon sa volonté, mais au contraire laisser faire ?

Oui, il faut laisser parler la nature. Je me souviens de ce que nous disait notre professeur de philosophie en citant Aristote. "Quel est l’acte le plus violent entre celui de laisser tomber une chose à terre, et celui de la rattraper avec sa main ?". Evidemment, nous sommes tentés de répondre que, par rapport au bruit et au risque de briser la chose, l’acte le plus violent serait de la laisser tomber. Alors que c’est l’inverse qui est violent. Une chose qui tombe, c’est tout à fait naturel, c’est la force de gravitation.

En musique, c’est pareil : il faut se jeter. Ne pas chercher à se retenir, à s’accrocher. Bien sûr, il y a un énorme travail en amont : passer ses journées proche du piano, des partitions, connaître la moindre note, le moindre silence, la moindre nuance. Il faut ensuite faire rentrer la musique dans le corps, dans le cerveau et dans les muscles.

Et une fois qu’on a fait ce travail, il faut sauter. Sans parachute, sans rien, tout nu. Et prier pour que la musique nous porte.

C’est quelque chose que vous avez compris avec votre professeur Rena Shereshevskaia ? Que pouvez-vous nous dire sur elle ?

Je ne comprends toujours pas qu’elle ne soit pas plus connue du public. C’est une grande pédagogue et une personne admirable, que j’aime profondément. C’est quelqu’un de très vivant, de passionné. Ca lui tient énormément à cœur, de suivre les parcours des musiciens qu’elle a formé.

Elle m’a beaucoup aidé. On se voit pour travailler bien sûr, mais aussi pour parler de la musique. On peut rester des mois et des mois à retravailler un crescendo dans une sonate de Beethoven.

C’est elle qui m’a réellement initié à cette obsession de l’interprétation, poussée au-delà de la simple exécution. Elle ressent la moindre note qui ne serait pas habitée. Elle sait quand je ne suis plus dans la musique, quand je suis absent à moi-même. Tous les deux, on peut ne pas être d’accord mais tant que je suis présent dans la musique, ça fonctionne. Elle a réussi à me canaliser alors que j’avais tendance à être facilement distrait, à vouloir mettre le nez dans plusieurs endroits à la fois.

Maintenant que le concours est fini et que vous avez de nombreuses propositions de concerts, vous devez être en train de construire votre répertoire. Que pouvez-vous nous en dire ?

Je travaille un nouveau récital avec des sonates de Scarlatti, la quatrième Ballade de Chopin, Méphisto-Valse de Liszt et la quatrième Sonate de Scriabine. Ce sont des morceaux que je connais déjà bien mais que je veux approfondir le plus possible. J'ai déjà essayé ce programme à Val d’Isère (Festival et Académie des Cimes de Val d’Isère, le 30 juillet dernier, ndlr ) et je crois que ça s’est bien passé. Mais il faut encore que je pousse beaucoup plus loin, afin d’être cette musique. Chaque cellule de mon corps doit être cette musique.

Quels compositeurs n’avez-vous pas encore réellement abordé et qui pourraient vous intéresser ?

Schumann et Brahms. Ce sont deux compositeurs que j’aime énormément mais je n’ai pas encore approché leur musique. J’aimerais beaucoup jouer le 1er Concerto de Brahms. Après je ne sais pas si la pâte sonore qui me caractérise correspondrait à celle qui fonctionne avec cette musique. Mais je m’y attellerai quand ce sera le moment. Je suis également en train de monter une transcription de l’Apprenti Sorcier de Paul Dukas par Victor Staub. C’est extrêmement difficile mais c’est génial.

Vous allez certainement enregistrer un disque dans un futur proche. Savez-vous ce que vous souhaiteriez enregistrer ?

Il faut absolument que j’enregistre le programme du Concours Tchaikovski, c’est-à-dire la Sonate n°7 en ré majeur de Beethoven, la Sonate en fa mineur de Medtner et Gaspard de la Nuit de Ravel. Pour moi, ce sera important de bien l’enregistrer. Je réfléchis également à la possibilité de faire un enregistrement vidéo, et live surtout.

Lucas Debargue sera en concert le 21 août 2015 à Lunel-Viel (34) dans le cadre du festival Un piano sous les arbres, et le 15 octobre à Beauvais (60) dans le cadre de Pianoscope avec Boris Berezovski.

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