Rencontre avec les deux chanteurs d’oiseaux à la Folle Journée 2016

Jean Boucault et Johnny Rasse sont siffleurs depuis leur enfance. Ils imitent les chants d’oiseaux avec leurs mains et leur bouche. Depuis quelques années, de siffleurs, ils sont passés “chanteurs”. Rencontre avec deux drôles de volatiles.

Rencontre avec les deux chanteurs d’oiseaux à la Folle Journée 2016
Johnny Rasse et Jean Boucault se connaissent depuis leur enfance passée dans la Baie de Somme ©AdeLaleu/RadioFrance

Pour approcher Jean Boucault et Johnny Rasse pendant la Folle Journée, il faut s’armer de patience. Les deux artistes sont les stars de cette 22e édition. Pourtant ils ne jouent pas d’instrument, ne chantent pas, ne dirigent pas… Ils sifflent et reproduisent parfaitement le chant des oiseaux.

De “siffleurs d’oiseaux”, ils sont devenus “chanteurs d’oiseaux” lorsqu'ils croisent la route du pianiste improvisateur Jean-François Zygel. De cette rencontre sont nées différentes collaborations dont un disque sorti en 2008 chez Naive : Improvisations où l'on peut entendre les chanteurs d'oiseaux siffler sur trois compositions de Jean-François Zygel.

France Musique : Vous n’avez pas de formation musicale mais vous faites pourtant de la musique…

Jean Boucault : On ne fait pas de la musique, on joue avec la musique, avec les sons, avec un univers sonore que l’on a appris jeunes. Comme un musicien travaille son instrument, nous on travaille avec le son, avec notre voix, avec notre corps et ce qu’il peut produire.
C’est une démarche de chanteur plus que de musicien, même si on a besoin d’avoir la même justesse qu’un musicien.

Johnny Rasse : Avec la musique, nous n’avons plus seulement un rapport d’imitateur d’oiseaux, nous déformons notre façon d’imiter leurs chants pour rendre la musique plus acceptable. Introduire un chant d’oiseau à une oeuvre c’est savoir le déformer, le dénaturaliser, enlever ou rajouter du rythme...

Comme avez-vous travaillé avec Jean-François Zygel ?

J.B : Jean-François Zygel nous a fait une formation musicale très rapide. Il nous faisait écouter des oeuvres et nous demandait d’essayer d’écouter les réponses, les questions/réponses des musiciens et de l’orchestre...

J.R : La chose la plus difficile qu’on a dû faire c’est de ne plus imiter l’oiseau. Dans la nature un oiseau émet un son et attend une réponse, ce qui donne une systématisation. Or ça ne fonctionne pas dans la musique, il a fallu déformer le chant. Et à ce moment-là on a touché à la musicalité de l’oiseau lui-même.

J.B : On a commencé avec une oeuvre qu’il nous a fait écouter et puis il nous a donné carte blanche. Il nous a appris à entendre la musique. Les mélomanes qui sont aujourd’hui à la Folle Journée, n’ont pas tous reçu de formation. Ils aiment la musique, ils sont là pour la musique, et peuvent entendre la justesse ou la beauté.

J.R : L’art c’est perfectionner un instrument, avoir la technique pour pouvoir effectuer des sons et en même temps trouver la sensibilité de l’artiste. Quand on produit un chant d’oiseau, on choisit le son qu’on va émettre en écoutant la musique, il y a donc un mélange entre la technique et le filtre qui est notre sensibilité.

Qu’est ce que vous avez apporté à Jean-François Zygel ?

J.R : Avant il entendait les chants d’oiseaux, maintenant il sait les différencier, les reconnaître. Quand on fait la balance, il peut nous dire : “Fais moi le troglodyte mignon” ou “Fais moi le courlis cendré”... Si je lui siffle un chevalier aboyeur alors qu’il m’avait demandé un courlis cendré, il ne tombe pas dans le piège.

Où est la part d’improvisation dans votre travail ?

J.B : Le programme qu’on joue a été créé pour la Folle Journée. On l’a commencé il y a une semaine et aujourd’hui c’est la cinquième fois donc on commence à mieux maîtriser.

J.R : Mais maîtriser ne veut pas dire d’en faire plus, d’en rajouter encore. Il ne faut pas tomber dans le catalogue d’oiseaux…

J.B : Le catalogue d’oiseaux c’est Messiaen… (Rires)

J.R : Nous ne sommes pas que dans la performance. Il faut y aller ponctuellement, et savoir donner les chants au bon moment. Il faut penser au public avant de penser à soi en tant qu’artiste.

J.B : Normalement on improvise, mais là on travaille sur des oeuvres écrites qui se suffisent à elles-mêmes. Elles sont jouées depuis trois siècles sans altération. On a un peu l’arrogance de dire qu’on va rajouter notre touche de sel et de dire que c’est encore plus beau. Mais ce n’est pas forcément plus beau, c’est différent. Le public entend des choses dans l’oeuvre que l’on oublie d’écouter. Je pense que l’oiseau attise l’écoute.

J.R : Et ça permet au spectateur d’être dans une sensation, de toucher les sens. On écoute la musique différemment car on écoute la nature différemment. Un chant d’oiseau te calme, tu es reposé pour pouvoir absorber Mozart.

Avant vous écoutiez la nature, maintenant vous écoutez aussi la musique. Votre approche de la nature a-t-elle changé ?

J.B : On va toujours dans la nature. Tous les jours, parce que la justesse est là. Si l’oiseau ne répond pas c’est qu’on était à côté de la plaque. Ensuite une fois qu’il nous a donné le l’autorisation, on peut déformer son cri.

Comment se passent les dialogues avec les oiseaux ?

J.R : Au printemps le dialogue est facile à instaurer car il y a tous les chants d’amour. Les oiseaux nous répondent et s’approchent. Dans les périodes d’hiver c’est plus compliqué.

J.B : En hiver ce sont des migrateurs donc ce sont des cris grégaires, des chants pour se rassembler, des cris de contact. “T’es où ?”, “Je suis là”, “T’as de quoi manger ?”. Sur les ritournelles de printemps, les ramages, les chants de parade, c’est beaucoup plus développé et structuré. L’oiseau doit indiquer sa hiérarchie par rapport aux autres mâles, la taille de son territoire, s’il est célibataire... Il annonce beaucoup de choses et à notre oreille c’est beau. C’est un message codé et il a une part d’improvisation. Par exemple, un mâle pinson va transmettre 80% de son chant à son fils, les 20% restant, c’est de l’improvisation. L’oiseau créé, invente, imagine son chant après avoir maîtrisé la signature familiale. Plus il va vieillir plus sa part d’improvisation sera fournie, riche, différente, jolie…

C’est quoi un chant difficile d’oiseau ?

J.B : Un chant trop rapide, une stridulation avec respiration continue…

J.R : En fait il existe des chants impossibles à faire pour nous car notre corps ne nous le permet pas. Par exemple, on ne peut pas siffler tous les sons métalliques.

Quels oiseaux ne pouvez-vous pas imiter ?

J.R et J.B : Les fauvettes aquatiques.

Vous travaillez tous les jours ?

J.B : Dès qu’on est seul, on siffle. Et puis il y a des jours où on est très bon, d’autres moins bon. Mais on est meilleur le soir, c’est sûr. Faut se chauffer le gosier.

Avez-vous des projets cette année ?

J.B : Pour la Folle Journée, il fallait se mélanger avec des artistes qui avaient un répertoire et des oeuvres où l’oiseau est déjà présent. On aimerait travailler sur des pièces d’ambiance. La nature sans oiseaux ou des pièces de virtuosité.

J.R : Comme l’air de Papageno dans la Flûte enchantée de Mozart. On pourrait remplacer le piccolo.

Arrivez-vous à lier des oeuvres classiques à des chants d’oiseaux ?

J.R : Dans Pierre et le loup de Prokofiev, pour nous, il n’y a pas de doute : l’oiseau est un pinson des arbres. Il l’a sans doute entendu dans la nature mais ne l’a pas spécifié. Et dans L’oiseau prophète de Schumann, c’est un rouge gorge.

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