Renaud Capuçon en tournée au Japon : "Au-delà de 10 jours de tournée, j’ai vraiment un besoin viscéral de rentrer chez moi"

En tournée au Japon avec l’Orchestre national de Lyon, Renaud Capuçon a joué le Concerto pour violon n°1 de Max Bruch dans les deux plus belles salles de Tokyo. Entretien avec le virtuose qui se confie sur la vie très spéciale de soliste.

Renaud Capuçon en tournée au Japon : "Au-delà de 10 jours de tournée, j’ai vraiment un besoin viscéral de rentrer chez moi"
Renaud Capuçon sur la scène du Suntory Hall à Tokyo pendant les répétitions avec l'Orchestre national de Lyon dirigé par Leonard Slatkin. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

France Musique : Vous êtes à Tokyo pour deux concerts avec l’Orchestre national de Lyon dirigé par Leonard Slatkin. L’un au Bunka Kaikan, l’autre au Suntory Hall, quel rapport avez-vous avec ce pays ?

Renaud Capuçon : C’est toujours spécial au Japon. Le public est extrêmement attentif et silencieux. Et très réactif au moment des applaudissements. C’est forcément quelque chose de différent par rapport à un concert en Europe, parce qu’il faut faire avec le décalage horaire. Il faut vraiment en tenir compte. Je suis arrivé la veille du premier concert et il y a un décalage de 7 heures avec la France. C’est très violent pour le corps. On apprend à mieux le gérer avec les années. Quand on a 20 ans et qu’on vient jouer ici pour la première fois, on se prend un gros coup de bambou sur la tête (rires ) !

Avez-vous réussi à percer ce mystère du public japonais ? Un public si attentif et concentré... Leonard Slatkin parle d’une « qualité d’écoute incroyable » (lire l'interview).

Chaque pays a ses propres spécificités au niveau du public. Cela correspond à l’éducation musicale du pays, à l’éducation tout court. Quand vous arrivez de Chine pour aller au Japon, il y a des différences incroyables de comportement dans les salles. Idem entre la Corée du Sud et le Japon. Je n’ai pas forcément réussi à percer ce mystère du public japonais mais j’ai appris à le connaître de mieux en mieux. Comme en témoigne cette anecdote. Très peu de temps après le tsunami de 2011, j'avais un concert prévu avec un orchestre. Etant donné le contexte, la plupart des orchestres avaient annulé leurs concerts, y compris celui avec lequel je devais me produire. Mais j'ai tenu à maintenir un récital qui était également prévu le lendemain. Et depuis, dès que je rencontre le public japonais lors de séances de dédicaces, on me rappelle systématiquement que j'étais présent. La salle pourtant n'était pas très pleine, mais les gens en ont parlé entre eux et c'est quelque chose qu'ils n'oublieront jamais. Ce sont des détails extrêmement importants ici au Japon.

Cette intense concentration du public japonais est-elle intimidante ? Plus de 2000 personnes qui ont les yeux rivés sur vous et qui ne ratent pas le moindre détail… Cela n’ajoute-t-il pas un trac supplémentaire ?

Je ne crois pas, non. Au contraire cela aide à se concentrer soi-même. Je me souviens que le plus gros trac de ma vie était justement dans une salle presque vide. C’était lors d’un concert en Bretagne, quand j’étais très jeune. L’organisation était catastrophique et le soir du concert, il n’y avait que 8 personnes dans la salle ! Et je n’ai jamais eu autant le trac de ma vie. J’aime cette anecdote parce qu’elle permet de comprendre ce qu’est la pression. Ce stress, c’est nous-mêmes qui le mettont sur nos épaules.

Je pars du principe que le public est toujours de votre côté. Et encore plus quand il est silencieux et concentré. C’est beaucoup plus dur de jouer dans une salle dissipée où les gens toussent.

Lorsqu’on regarde la composition de ce public, ici à Tokyo, on a l’impression de voir un public plus diversifié sur le plan générationnel qu’en France. Quel regard portez-vous sur la santé de la musique classique au Japon ?

Je ne fais pas partie des pessimistes. Je fais partie des gens qui pensent qu’en France on ne voit pas tant de têtes blanches dans le public. Cela fait 20 ans qu’on me dit ça mais si c’était vraiment le cas, il n’y aurait plus personne dans les salles ! Tous ces gens seraient déjà morts.

Bien sûr que c’est notre rôle en tant qu’artiste de faire en sorte que la musique touche les plus jeunes. Mais je continue à croire qu’on vient à la musique classique plus tard. J’ai de nombreux amis qui se sont mis à aimer le classique vers 25, 30 ou 40 ans. On est toujours jeune à cet âge.

La composition du public dépend de nombreux facteurs : la salle, le programme, si c’est un concert unique ou inscrit dans le cadre d’une saison, de l’attractivité de chef et du soliste, etc. En effet, je constate que pour ces concerts à Tokyo, la salle était plutôt jeune. Mais vous savez, à force de dire que le public français de la musique classique est en déclin, cela véhicule un climat défaitiste. Soyons plus optimistes.

Répétitions sur la scène du Bunka Kaikan Hall à Tokyo avec l'Orchestre national de Lyon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Répétitions sur la scène du Bunka Kaikan Hall à Tokyo avec l'Orchestre national de Lyon. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

La vie de soliste est assez spéciale. Vous êtes rarement chez vous, vous vivez à l’hôtel ou dans un avion. A force, n’y a-t-il pas un risque de perdre son identité ?

C’est le principal danger pour un soliste. Pour lutter contre cela, j’ai décidé de ne jamais quitter mon domicile plus de 10 ou 11 jours à la suite. C’est quelque chose que j’impose à mes agents et aux organisateurs de concerts. Au-delà de 10 jours, j’ai vraiment un besoin viscéral de rentrer chez moi. Evidemment pour voir ma famille et aussi pour me ressourcer, pour retrouver ce qui constitue mon identité personnelle et musicale.

Il est vrai que je suis souvent parti mais je rentre tout aussi souvent. Je m’arrange toujours pour faire des sauts de puce de 48h entre deux concerts quand ils ont lieu en Europe par exemple. En Asie, c’est bien sûr impossible. Pour cette tournée, je ne m’absente que 4 jours et demi, ce n’est pas énorme. C’est un rythme qui est plus fatigant parce qu’on doit gérer le décalage horaire en permanence.

C’est moins usant que de partir trois semaines aux Etats-Unis comme ça pouvait m’arriver il y a 4 ou 5 ans. Au bout de 15 jours, on est totalement vidé. On ne sait plus comment on s’appelle !

Et ce n’est pas bon ni pour la musique, ni pour les gens que j’aime, ni pour moi. Grâce à ce rythme, j’arrive à avoir une vie plutôt normale. Je vais chercher mon fils à l’école, je descends les poubelles, j’essaie de faire à manger (rires ).

Malgré ces laps de temps plutôt courts pendant lesquels vous êtes en tournée à l’étranger, avez-vous toujours le temps de découvrir des cultures différentes, de faire des rencontres, de se nourrir de ces voyages ?

C’est vrai que c’est très court. Le temps qu’on a, on le passe à dormir pour récupérer du décalage horaire, à se préparer mentalement et physiquement pour le concert. J’essaie de courir au moins tous les jours pour me sentir en forme. J’ai besoin de calme. Après, cela dépend des personnalités. Je connais des solistes qui aiment sortir, aller au musée, visiter des sites touristiques, boire des verres avec des copains, etc. Je ne fais pas partie de cette catégorie et parfois je les envie. J’aimerais pouvoir m’en sentir capable mais je préfère être en pleine forme pour le concert. C’est pourquoi je réduis au maximum ma présence sur place. Si je sens que j’ai un coup de cœur pour un pays, je prends des notes et je me dis que je reviendrai avec ma famille. Mais évidemment, on manque toujours de temps !

Pour terminer, quel regard portez-vous sur Tokyo ? Y avez-vous vos habitudes ?

J’aime venir dans le même hôtel depuis 5 ans. Il y a une attention prodigieuse de la part du personnel qui me donne le même numéro de chambre depuis le début. Je n’en demande pas tant ! Ca, c’est le Japon. Des attentions et des détails incroyables.

Quand vous arrivez ici, à partir du moment où vous arrivez à l’aéroport, vous êtes entièrement pris en charge par les agents. C’est comme être dans un cocon. Tout est extrêmement bien organisé pour qu’il n’y ait aucun stress. Je trouve cela très rassurant.

D’aucuns peuvent trouver cela étouffant. Moi, au contraire, cela m’aide vraiment à me placer dans les meilleures conditions pour jouer de la musique. Cela me laisse plus de liberté. Autre chose, que j’aime faire quand je suis en tournée, c'est aller voir des amis. Le chef Sylvain Cambreling, qui dirige un orchestre ici à Tokyo est venu me voir en concert. Avant de repartir, je vais diner avec Daniel Harding qui dirige ici le 1er juillet. C’est toujours extrêmement sympathique de retrouver des gens au bout du monde. Parce qu’à part le concert, on n’a finalement rien d’autre à faire et on arrive à vivre des bons moments de qualité. C’est l’avantage d’être parti très loin de chez soi.

La scène du Suntory Hall à Tokyo. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
La scène du Suntory Hall à Tokyo. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

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